Culture et identité

« Un siècle qui verra une remise en cause de toute la situation du monde »

Dialogue entre Aimé Césaire et Paul Vergès —3—

Témoignages.re / 7 avril 2011

Dans ce troisième volet, Aimé Césaire et Paul Vergès
abordent le contexte international dans lequel les 4 départements d’Outre-mer vont évoluer.

Paul Vergès :
— Quand nous regardons les statistiques de l’ONU, nous voyons que tous ces peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine vont représenter dans quelques décennies 85% de l’humanité ; 85%...! Et en même temps, on voit grandir la puissance économique, le rayonnement de ces pays, que ce soit la Chine, l’Inde ou le Brésil.
Cela veut dire que de notre point de vue, nous sommes au début d’une remise en cause générale dans le monde et pas simplement sur le plan de la démographie, pas simplement sur le plan de la puissance économique, mais aussi sur le plan de la reconnaissance des cultures et de leur égalité.

À La Réunion, un grand projet

C’est pourquoi, à La Réunion, nous avons un grand projet parce que notre population est d’origine très diversifiée : nous l’appelons la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise.
Nous avons l’immodestie de croire que nous préfigurons le monde dans plusieurs siècles, c’est-à-dire non pas la négation des valeurs culturelles que porte l’autre, mais, au contraire, la prise de conscience que ces valeurs nous enrichissent par le partage que nous avons fait à La Réunion.

La vraie civilisation

Sur ce plan, je crois qu’on vit le début d’un siècle qui verra une remise en cause de toute la situation du monde et j’espère être optimiste quand je dis que nous allons vers la véritable égalité entre les peuples, à condition qu’ils luttent, à condition qu’ils se battent et, à ce moment-là, nous n’aurons pas la primauté d’une civilisation ou d’une culture sur l’autre, mais nous aurons la prise de conscience mondiale que l’échange nous a tous enrichis : ce sera la vraie civilisation.

Les différences et la ressemblance

Aimé Césaire :
— Nous avons tous une particularité, une civilisation, une culture. Il y a des différences, mais il y a aussi la ressemblance.
Eh bien, il faut prendre conscience de sa différence, parce qu’on est ce que l’on est, et il faut prendre conscience également de la ressemblance, et c’est dans cette ressemblance que, librement, chacun de son côté, doit garder sa spécificité, doit la sauver, car c’est une richesse.
À ce moment-là, nous pouvons dire : oui, les différences sont là, elles sont énormes, elles sont précieuses, elles sont capitales pour la richesse générale, mais nous avons beau être différents — et c’est une bonne chose —, nous sommes en même temps semblables.

Différents et solidaires

Tu es blanc, moi je suis noir, lui il est jaune, mais nous sommes tous des hommes. Embrassons-nous et montrons que, tout en étant très différents, nous sommes solidaires, bref, nous sommes frères.
Le mot fraternité apparaît et, à ce moment-là, la formule prend toute sa vigueur.
Liberté, égalité, fraternité, ce n’est pas entièrement suffisant pour l’Europe, mais c’est absolument insuffisant pour le reste du monde. Le mot “fraternité” était donc le mot, à mon avis, important.


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