Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 10 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 11 mai 2012

Voici le dixième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole", qui parle aux visiteurs d’un camp de marrons et d’une chasse organisée par les esclavagistes contre ces combattants de la liberté…

Ils avaient formé un camp principal au centre même de l’île, à un endroit qu’on appelle encore aujourd’hui le camp d’Henri. C’était là leur forteresse ; mais comme il n’y avait pas à manger pour tout le monde dans cet espace étroit creusé en entonnoir, ils occupaient, selon les saisons, d’autres points dans les plaines : le moins inaccessible de ces camps secondaires où ils ne s’établissaient qu’en passant et toujours avec défiance, parce qu’on n’avait pu les y surprendre, bordait le grand étang, à l’entrée de la plaine des Palmistes.
De là, ils s’abattaient par la rivière Sèche sur les habitations de Saint-Benoît et de Sainte-Rose, et remontaient par la Plaine des Cafres pour descendre dans les vallées de Saint-Pierre. Le palmiste, qui croissait en abondance sur ces hauteurs, leur fournissait une nourriture facile ; ils y avaient aussi planté des bananiers et quelques racines. Le soleil faisait mûrir les fruits de ces jardins champêtres tout comme ceux de nos vergers.
Un jour, on résolut de faire une double attaque sur ce camp, à l’époque où l’on supposait que les marrons y seraient établis ; on était las d’avoir toujours au-dessus de sa tête des ennemis invisibles. Un espion fut envoyé sur la montagne pour qu’il s’affiliât avec eux ; les mesures ayant été bien prises, on se prépara à aborder la plaine des Palmistes par deux chemins différents. Les gens de Saint-Benoît marchèrent le long de la rivière Sèche, et nous, nous suivîmes le rempart du bois Blanc ; on devait, à jour fixe, se réunir sur le plateau. Dans une pareille expédition, il y avait des fatigues à essuyer, des dangers à courir ; mais on ne s’en inquiétait guère : les montagnes attirent comme la mer ; on veut voir ce qui se passe là-haut comme on aime à savoir ce qu’il y a là-bas, derrière l’horizon.
Avec cela, nos pères étaient des aventuriers, comme je vous l’ai dit, et nous tenons d’eux ce besoin d’activité qui nous tourmente ; ils explorèrent l’île, ils pénétrèrent les premiers sous ces forêts où l’oiseau chantait, bien qu’il n’y eût personne pour l’entendre ; notre plaisir à nous, c’est de grimper sur les mornes, de glisser au fond des ravins, de chercher partout s’il ne reste pas un coin de terre à découvrir.
Ce qui nous animait aussi, c’est que la troupe obéissait d’ordinaire à de vieux créoles, à d’anciens traitants de Madagascar, qui étaient venus se reposer ici de leurs voyages bien autrement aventureux, et se guérir, sous notre climat plus hospitalier, des fièvres gagnées à Tintingue ; le plus souvent, ils ne rapportaient pas du pays malgache de grandes richesses, mais une foule d’histoires étranges et merveilleuses, que nous leur faisions raconter pendant les haltes.
Dans ces courses-là, nous marchions toujours pieds nus : le dimanche, pour aller au village, nous prenions des sentiers, parce qu’on nous confondrait avec les mulâtres qui ne sont pas libres ; mais, en campagne, cette distinction devenait inutile. La calebasse au côté, le fusil sur l’épaule, nous nous enfoncions gaiement à travers les bois ; chacun portait en outre une pipe passée dans le ruban du chapeau, un briquet et quelques provisions. Il y en avait aussi qui suspendaient à leur ceinture une petite hache pour couper les grosses lianes et abattre des arbres qu’on jetait, en manière de pont, d’un bord à l’autre des précipices.
Ainsi équipés nous ressemblions un peu à une troupe de flibustiers de l’ancien temps ; les soldats de marine se seraient moqués de nous, eux qui rient de nos milices parce qu’elles ont beaucoup de mal à marcher au pas. Que voulez-vous ? nous ne sommes pas enrégimentés pour aller guerroyer au loin, mais bien organisés par compagnies pour nous défendre contre les pillards des montagnes et contre l’ennemi du dehors.
Quand il a fallu faire le coup de feu sur la côte, pendant la révolution de France, il ne restait guère de troupes de garnison, il ne nous venait plus de secours et pourtant nous nous battions ; nous envoyions même des renforts à nos alliés de l’Inde. Ceux qu’on a accusés plus tard d’être à la solde des Anglais, croyez-le bien, messieurs, ce ne sont point des petits blancs sans souliers.

(à suivre)


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