Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 12 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 25 mai 2012

Voici le douzième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole"…

Après une journée de marche assez pénible, ce fut dans un de ces ravins que nous nous arrêtâmes, sous de grands takamakas à moitié déracinés qui se penchaient au-dessus de l’abîme en attendant qu’une trombe les y précipitât. Çà et là, au-dessus des framboisiers qui aiment l’ombre, s’élançaient les fougères en arbres dont les longues feuilles découpées, détachées du tronc et disposées en cercle, ressemblent à ces soleils d’artifice qu’on fait partir dans les villages aux jours de fête.
Au-dessus de nos têtes, par l’ouverture où se montrait une large bande de ciel aussi bleu que la mer dans les baies, nous voyions les tiges des palmistes remuées par les vents, s’agiter comme des panaches de plumes à l’entrée de la plaine. Il ne nous restait plus qu’à monter pendant quelques heures pour arriver sur le plateau où campaient les noirs ; mais le gibier que nous cherchions y était-il encore !?
Voilà ce qu’il fallait savoir ; un jeune homme de la troupe se chargea d’aller à la découverte, et il devait nous faire un signal de monter après lui en jetant un caillou dans le ravin.
— Si Quinola est avec eux, disaient quelques-uns d’entre nous, on ne trouvera que le nid, les oiseaux seront envolés.
— Bah ! répondaient les autres, si Quinola vivait encore, on le verrait dans les bandes !
— Les noirs qu’on avait repris depuis plusieurs années affirmaient qu’il habitait la montagne, mais que, comme il était habile dans les sortilèges, il savait se rendre invisible ; ils l’appelaient le grand Ombia, le grand-prêtre. Ce qu’il y avait de certain, c’est que si on se moquait dans les villes de ceux qui croyaient Quinola vivant, dans les villages on le prenait plus au sérieux, et son nom faisait trembler les enfants.
Quant à moi, je pensais bien qu’il pouvait vivre dans la montagne sans jamais se montrer, et qu’il était trop rusé pour indiquer à d’autres marrons le lieu de sa retraite ; malgré cela, je ne pouvais tout à fait vaincre la terreur que la pensée de cet homme, c’est-à-dire de ce noir, m’inspirait dans mon enfance : j’avais plus de raisons qu’un autre de n’être pas trop rassuré. Une fois, étant allé seul cueillir des jamroses à une assez grande distance de la maison, j’aperçus derrière moi un vieux nègre malgache, aux cheveux tout blancs. Vous concevez, messieurs, qu’en le voyant, la peur me prit, et je voulus me sauver ; mais il m’arrêta en me barrant le chemin et me dit :
« Maurice, vous avez chez vous un bon noir, un honnête travailleur ; quand il saura bien son métier, je lui montrerai quelque part un bel arbre qu’il aura plaisir à tailler ! ». Et là-dessus, il s’enfonça dans le bois. De retour à la maison, je n’osai jamais parler à mon père de cette vision qui me tourmentait, il se serait moqué de moi, et comme il m’aurait grondé si je l’avais dit à d’autres, je gardai mon secret.
III
Après avoir dormi quelques heures, les noirs qui nous accompagnaient s’étaient mis à rallumer le feu ; ils s’en rapprochaient toujours un peu davantage, au point qu’on eût pu croire qu’ils allaient se rôtir. Accroupis sur leurs talons, les coudes sur les genoux, les mains ouvertes devant les flammes, ils se torréfiaient avec une délectation qui nous est inconnue, à nous autres gens du nord. Au milieu de ses immenses forêts, le sauvage de l’Amérique septentrionale grelotte devant quelques tisons qui donnent moins de flammes que de fumée ; l’Hindou, débilité par son climat trop énervant, demande grâce au dieu du jour et divinise ses rivières ; l’Africain s’épanouit à cette température brûlante, appropriée à sa nature comme le soleil tropical qui l’enivre et l’exalte.

(à suivre)


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