Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 13 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 1er juin 2012

Voici le treizième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole"…

Je me rappelais donc cette rencontre, continua Maurice, et je me promettais de bien regarder si je découvrirai le vieux noir à cheveux blancs que je ne connaissais point, et qui m’avait appelé si familièrement par mon nom.

Pendant que nous étions tous arrêtés dans les rochers, l’envie me prenait de raconter ce que j’avais vu ; mais la crainte de n’être point écouté m’arrêtait aussitôt. Les anciens, qui sont assez sujets à mentir, s’imaginent toujours que les jeunes veulent leur en faire accroire, et puis on n’aime pas passer pour un poltron, tout simplement parce qu’on a eu le malheur de voir quelque chose de plus que les autres.

Ces réflexions-là se croisaient dans ma tête, et bien d’autres encore, car on ne réfléchit jamais si bien que quand on est un peu las. Tenez, messieurs, couchez-vous dans la forêt ; les oiseaux et les insectes se remettent à chanter et à bourdonner de plus belle ; reprenez votre marche, ils se taisent et disparaissent. Ainsi font les idées qui assiègent le cerveau quand les jambes s’arrêtent ; dès qu’on recommence à courir, tout cela s’envole !

Après quelques instants de halte, nous entendîmes un caillou retentir sur les pierres du ravin, et quand il tomba, après avoir longtemps ricoché dans le torrent qui roulait à nos pieds, nous étions debout. Chacun se prépara à gravir la rampe de son côté ; pour cela, il faut s’accrocher aux lianes, poser le genou sur une pointe de rocher, se soutenir du coude à de vieilles racines vermoulues qui se brisent souvent, et on se sent glisser.

Dans ces moments-là, on se rattrape à tout, à des épines, à des ronces qui déchirent les mains et les mettent en sang ; on s’écorche les pieds, on se frotte le visage sur une terre humide, on fait rouler sous soi toute une avalanche de petites pierres qui se détachent du sol et tombent avec bruit jusqu’au fond du précipice ; enfin on s’arrête dans sa chute sur quelque tronc d’arbre plus solide, on reprend haleine et on s’assure qu’on a reculé d’une vingtaine de toises.

— À ce train-là, on se trouve au bout de quelques heures précisément au fond du ravin, dit le docteur.

Et quand on veut descendre, on est tout aussi embarrassé, reprit le créole ; mais, à force de chercher, on découvre quelque sentier moins impraticable ; on rampe, on avance doucement, en retenant son haleine, sans regarder derrière soi, les yeux fixés sur le sommet qui semble reculer toujours, car les montagnes sont en général dix fois plus élevées qu’elles ne le paraissent. Il y a bien des choses dans la vie qui fuient et s’éloignent quand on croit les tenir. Aussi, quand on a de l’âge, on va plus doucement, parce qu’on sait qu’il faut aller longtemps ; mais j’étais jeune alors, et je brûlais d’impatience d’arriver là-haut.

Ennuyé de lutter contre une rampe aussi inabordable, je filai un peu à droite, en tournant à travers des petits chemins sans doute tracés par les chèvres. Je me mis à courir, à sauter ; je ne me sentais plus. Tout à coup je sortis de cette masse d’ombre que les cimes voisines projetaient sur le ravin, et le soleil m’éblouit ; le cœur me battait violemment parce que j’avais marché trop vite, et aussi parce que j’allais aborder le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons.

 (à suivre) 


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