Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 16 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 22 juin 2012

Voici le seizième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles…

Nous avons des esclaves de Madagascar qui entretiennent des relations suivies avec les gens de l’autre monde, et ces apparitions, si elles se renouvellent souvent, sont cause que le chagrin s’empare d’eux, la maladie du pays les prend, ils meurent avec l’espoir de retourner près de ceux qui les appellent. Enfin, ils croient aussi qu’un mort recommence quelquefois à vivre sous la forme d’un animal, d’une plante ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’on a vu des serpents sur la tombe d’un chef célèbre par ses cruautés, et tous les traitants vous diront que dans la baie d’Antongil, près du port Choiseul, au pays des Antavarts, il a poussé, sur le lieu même où fut enseveli un autre chef renommé par ses vertus et sa bienfaisance un magnifique badamier.
Vous savez bien, messieurs, que le badamier donne de bons petits fruits en abondance et qu’il étend ses branches comme les bras d’un prêtre qui bénit. Il y a bien des choses encore plus extraordinaires dans cette grande île, où l’on trouve plus de vingt peuples différents, les uns bruts et sauvages, les autres intelligents et susceptibles d’être instruits, ceux-ci crépus comme des Cafres, ceux-là coiffés de longs cheveux comme les Hindous de Pondichéry. Quel dommage qu’il soit si difficile de s’y acclimater !
Mais le pays des noirs ne peut convenir aux blancs, et vous voyez que les noirs ne s’accoutument guère à vivre chez nous, puisqu’ils aiment tant à prendre le chemin de la montagne. À force de courir dans les hauts de l’île, ils découvrent à la vérité de jolis endroits, et cette Plaine aux Palmistes d’où nous venions de les déloger serait devenue pour eux un paradis, si on les y eût laissés vivre en paix.
Chassés de cette première station, ils se replièrent sur une autre plus élevée, mieux défendue, se promettant sans doute de prolonger notre course de manière à nous ôter le goût de ces expéditions. Tandis qu’ils fuyaient de tous côtés, nous les poursuivions tranquillement, avec ordre, développés sur une ligne battant les buissons, sondant le creux des rochers. La végétation devenait plus rare, le pays plus sauvage. Nous ne rencontrions déjà plus de bois de pomme ; autour des rochers qui s’élèvent en pain de sucre, les bois noirs groupés en touffes serrées, répandaient une ombre abondante ; ces arbres là poussent toujours de compagnie, même au milieu des pierres.
Quand on les voit au flanc des montagnes du fond de la plaine, on les prendrait pour des petites plantes pareilles à celles qui tapissent le devant de cette grotte.
— Comme tous ceux de cette famille si variée et si gracieuse, dis-je au créole, ils se plaisent dans les terres légères ; remarquez comme les feuilles de ce bois noir (qui n’est autre chose que la mimeuse hétérophylle), aussi finement découpées que celles du mimosa de l’Inde, tremblent à la moindre brise. Un vent trop vif les dessécherait ; voilà pourquoi elles s’abritent les unes les autres en formant des berceaux naturels.
— Et ce bois de pomme, que vous me permettrez de nommer tambourissa quadrifida, reprit le docteur, offre un singulier phénomène de fructification. La fleur qui se développe sur le vieux bois, sur le tronc même de l’arbre, a la forme d’un grain de raisin ; elle se partage en quatre divisions qui présentent elles-mêmes une foule de fleurs partielles, se referme un peu après l’épanouissement, s’accroît, et se change en une grosse pomme qui n’est jamais complètement fermée.
— C’est bien possible, dit Maurice, et avec les petites graines, pareilles à des amandes, on fait une jolie teinture rouge. Au-dessus de cet arbre-là, on trouve encore celui que vous venez de nommer qui a la feuille si délicate, et dont les chèvres sauvages aiment à brouter les jeunes pousses. Les noirs marrons se cachent volontiers sous leur ombre, et, pour peu qu’ils eussent des armes à feu, je vous demande comment on pourrait les en déloger ? Avec cela, le terrain est souvent coupé de torrents, embarrassé de quartiers de rocs ; l’herbe cache des trous profonds dans lesquels on tombe tout de son long sur des pierres, le fusil d’un côté, le chapeau de l’autre. Pendant ce temps, le noir que vous poursuivez vous allonge un coup de bâton, ou tout au moins s’esquive.

(à suivre)


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