Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 18 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 6 juillet 2012

Voici le dix-huitième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles.

Nous faisions feu, quoique de bien loin, et, au bruit de la détonation doublé par les échos des roches escarpées, nous voyions frissonner et chanceler celui qui se trouvait suspendu sur l’abîme ; mais l’oiseau que l’on tire au vol, à une trop grande distance, secoue ses ailes par un saisissement de frayeur, puis il plane de nouveau et s’éloigne, sans même laisser tomber une plume.

Pendant que les uns envoyaient d’en haut des balles perdues, les autres marchaient le plus vite possible à travers les branches, et le retard causé par le passage du pont nous avait rapprochés des fuyards. Chacun d’eux, ignorant s’il ne se trouvait pas derrière lui un camarade attardé, et talonné d’ailleurs par notre mousqueterie, se lançait dans les bois en poussant des cris sans regarder en arrière ; ce qui fit que le pont ne fut pas rompu. Au moment de le franchir nous-mêmes, nous réglâmes l’ordre de la marche ; celui qui passa le premier, ce fut un vieux créole, grand chasseur, qui connaissait mieux que personne les sentiers de la montagne. Il en voulait particulièrement à ce démon de Malais qu’il accusait d’avoir coupé ses girofliers par le pied, et nous ne lui contestâmes point le droit de se venger lui-même, s’il en trouvait l’occasion.

Les hurlements des noirs retentissaient encore ; mais on n’en voyait plus un seul. Le vieux chasseur s’élança hardiment sur le pont en se servant de son fusil comme d’un balancier ; il arpentait avec ses longues jambes ce tronc d’arbre pourri par les eaux et déjà un de mes compagnons allait le suivre, quand une secousse violente imprimée à ce pont fragile le fit rouler au fond de l’abîme avec un fracas épouvantable : le Malais, embusqué dans les fougères, l’avait frappé d’un vigoureux coup de talon, mais un peu trop tard, car le créole put franchir l’espace qui le séparait de la rive, à l’instant où l’arbre manquait sous lui. En sautant à terre, il saisit le Malais, et une lutte s’engagea entre eux, un véritable combat corps à corps. « Tirez, tirez, vous autres, criait le créole, je suis dessous ! ». Le torrent, qui roulait à grand bruit nous empêchait d’entendre distinctement ses paroles, et dans les hautes herbes nous ne démêlions rien autre chose que les mouvements désespérés des deux adversaires. Sur ce groupe de deux hommes, l’un ami, l’autre ennemi, qui cherchaient à s’arracher la vie si près de nous, nous hésitions à faire feu ; chacun disait à son voisin de tirer, et personne n’osait prendre ce parti extrême.

(à suivre)


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