Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 20 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 20 juillet 2012

Voici le vingtième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles.

À une demi-lieue du village, nous rencontrâmes un de nos voisins qui aborda mon père ; ils causèrent ensemble, et je profitai de cet instant pour aller cueillir de jolies fleurs qui croissaient dans la mousse, à l’ombre des haies. J’en fis un bouquet que je cachai sous ma veste. Ici le créole caressa son chien d’un air pensif, comme un homme rejeté tout à coup vers des souvenirs d’un autre âge.
— Pourquoi cachiez vous ces fleurs, Maurice ? lui demandai-je sans affectation, mais en le regardant pour découvrir les traces d’un sentiment plus doux qui se trahissait à demi sous sa peau bronzée.
— Je les cachais, répondit-il, parce que je ne voulais pas qu’elles fussent vues d’une autre personne que celle à qui je les destinais ; j’y voulais joindre de ces belles roses de Bengale qui fleurissent ici autour des habitations, le long des chemins, et puis le soir même je serais allé les porter chez un voisin, un planteur de café qui avait six noirs, un grand terrain et une fille de quatorze ans, blanche et blonde… Mon père devinait peut-être ce que je faisais dans le bois, mais il n’eut pas l’air d’y prendre garde. Quand je revins près de lui, il me dit d’une voix assez triste : « Mon garçon, tu sais bien le Malgache que notre ami a acheté à bord de la Diane ? — Oui, un camarade des nôtres ! — Eh bien ! il est parti marron, et je parierais que mon ouvrier l’a suivi ! ».
Nous hâtâmes le pas ; quand on se doute d’un malheur, on est pressé de savoir la vérité. La porte de la case était fermée ; nous appelâmes César, notre Malgache ; César ne répondit pas. Nous courûmes autour du jardin, mais tout paraissait si tranquille et si désert, qu’on eût dit une habitation abandonnée depuis un mois. Mon père alla au village prendre des informations, et moi, sans trop savoir ce que je faisais, je me mis à descendre sur la plage. Je m’assis au fond de l’anse où la Diane avait mouillé pour débarquer ses noirs, et je jetai mon bouquet dans la mer en pleurant… César venait d’emporter ma dot avec lui dans les mornes !

(à suivre)


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