Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 21 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 27 juillet 2012

Voici le vingt-et-unième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles.

— J’étais ruiné, continua Maurice, et, ce qu’il y a de pis, ruiné avant d’avoir eu le plaisir d’être riche. Il fallut se résigner à regarder comme perdus les esclaves fugitifs dont on ne recevait plus aucune nouvelle ; les marrons, si rudement chassés dans la dernière campagne, se tenaient tranquilles sur tous les points. Établis par petits camps distincts, ils demeuraient cantonnés au cœur de l’île, dans ces régions sauvages qui se composent d’escarpements à pic, entièrement couverts de bois, de précipices, de torrents tour à tour desséchés et remplis, enfin de plaines étagées à diverses hauteurs, les unes suspendues comme des terrasses au-dessus de vallées profondes, les autres hérissées de ces plantes que nous appelons calumets.
On dit que des flibustiers d’Amérique ont apporté de leurs colonies ce mot par lequel nous désignons un roseau dix à douze fois plus long que ma carabine, entouré à chaque nœud d’une double feuille sans cesse agitée par le vent, terminé par ces tiges vertes et solides qui nous servent à garnir le tuyau de nos pipes. Ces calumets ne poussent qu’à une grande élévation ; les Noirs qui manquent d’armes dans la montagne, percent ces roseaux comme un canon de fusil et y introduisent des graines sauvages qu’ils lancent contre les petits oiseaux pour les tuer.
Un jour que je travaillais à terminer une pirogue commencée par César, une jolie embarcation capable de porter la voile, mon père me demanda si j’avais remarqué sur la poitrine de ce noir une toute petite cicatrice. Je me le rappelais parfaitement.
Eh bien ! ajouta mon père, l’autre Malgache en avait une toute pareille ; voilà pourquoi ils sont partis ensemble ; ils ont fait frères !
Et il m’expliqua cette coutume de Madagascar, ce serment du sang, cette alliance contractée entre deux personnes qui s’obligent à se secourir mutuellement jusqu’à la mort. Quand deux amis veulent s’unir de cette façon indissoluble, ils se font au creux de l’estomac une petite blessure et imbibent avec le sang qui en découle deux morceaux de gingembre ; l’un mange le morceau teint du sang de l’autre. Les témoins pratiquent encore diverses cérémonies ; le plus âgé frappe les deux nouveaux frères avec une sagaie et leur fait répéter un serment terrible dont la dernière phrase est ainsi conçue : « Que le premier de nous qui violera sa promesse soit écrasé par le tonnerre ; que la mère qui l’a mis au monde soit dévorée par les chiens ! ». Il y a des Blancs qui ont ainsi fait frères avec les chefs de l’île, et cette alliance leur a, dans plus d’une circonstance, sauvé la vie…

(à suivre)


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