Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 22 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 3 août 2012

Voici le vingt-deuxième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles.

J’essayai de faire comprendre au Créole que l’histoire de la Chine offre de ces beaux exemples de fraternité, que la Grèce antique avait honoré ces dévouements sublimes dont les poètes nous ont transmis le souvenir, et qu’enfin l’échange des noms en usage à Tahiti représentait assez bien cette union intime entre deux personnes qui se lient volontairement dans le but de se défendre et de se soutenir ; mais, comme tous les gens de peu d’éducation, l’honnête Maurice recevait difficilement les impressions qu’on essayait de lui communiquer en dehors du cercle fort limité de ses connaissances. Pareil au ruisseau qui court trop vite pour remplir ses bords et passe à peine visible au fond du ravin, son esprit rapide et pour ainsi dire concassé franchissait d’un bond les idées qui, en le modérant un peu, l’eussent contraint à monter.

— Cela se peut bien, me répondit-il avec naïveté, et il reprit vivement la suite de son récit :

Ce noir intelligent, rusé, alerte, n’aurait-il point la fantaisie de s’emparer d’une chaloupe sur la côte et de chercher à s’enfuir vers sa grande île de Madagascar ? Nous le craignions dans notre village, et si une bande hardie se joignait à lui pour tenter l’entreprise, ne viendrait-il pas à l’idée de ces brigands, de brûler les habitations pour nous empêcher de les poursuivre ?

Ces inquiétudes nous tenaient dans de continuelles alarmes ; chaque jour, nous nous attendions à voir reparaître ces marrons devenus invisibles. Tandis que nous dormions à peine dans nos maisons, le Malgache César et son frère adoptif vivaient paisiblement ici même, dans cette grotte. Personne ne la connaissait alors : bien des fois on s’en était approché en faisant des battues ; mais les marrons qui l’habitaient, au lieu de l’aborder par le côté et de se trahir en foulant l’herbe tout à l’entour, y arrivaient au moyen d’une grosse liane. Ils se suspendaient à cette corde naturelle, à cette tige qui avait poussé là exprès pour eux, se laissaient glisser le soir au fond du ravin et rentraient au matin de la même façon, dès que la dernière étoile s’éteignait au sommet des mornes. Sur les rochers, leurs pieds ne laissaient pas la moindre empreinte. Celui qui leur avait indiqué cette retraite si sûre, c’était le vieux Quinola, le Malgache à cheveux blancs qu’on ne savait où prendre. Après s’y être caché lui-même pendant bien des années, sans amener à sa suite aucun Noir des bandes, il y avait appelé César, parce que celui-là appartenait à la même famille que lui, et le frère adoptif de César, l’autre Malgache, trouvait de droit un asile auprès d’eux.

(à suivre)


Kanalreunion.com