Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 23 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 10 août 2012

Voici le vingt-troisième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles.

Je ne sais au juste si Quinola était un sorcier, comme le disaient les esclaves de son pays ; mais il avait juré de ne pas mourir dans l’île. Quand la saison des pluies commença à accumuler des nuages autour des mornes, et à rendre les sentiers plus difficiles, il conduisit les deux jeunes noirs au fond d’un ravin boisé, au centre des montagnes, à peu près à l’endroit où les malades vont aujourd’hui boire les eaux de la source des Salazes.
Là, il leur montra un gros arbre, d’une belle venue, d’une écorce lisse et fine, sans mousse, qui croissait au bord du précipice ; il leur mit en tête d’en faire une pirogue.
« Avec cela, leur disait-il, nous voguerons vers notre pays natal. Nous sortirons de cette île, dans laquelle on nous traque comme des chacals ; je suis bien vieux, mes enfants, et je vous conduirai. Les étoiles qui tournent autour des mornes éclairent aussi nos cabanes ; elles nous guideront.
Je suis venu de Madagascar ici en trois jours !… À trois jours de cette prison, de ces bois d’où nous ne pouvons sortir, de cette petite île où nous n’avons pas une nuit de paix, à trois jours d’ici, la grande île avec nos familles ! Pour vous, une femme et des enfants ; pour moi, une place auprès de mes ancêtres, qui étaient riches et vénérés !… ».
Il parlait mieux que cela, le vieux noir ; c’était un savant de son pays ; avant de partir dans les mornes, il composait des chansons que les esclaves malgaches chantent toujours en coupant les cannes à sucre.
Les deux frères ne répondirent rien, et ils obéirent. Au milieu du fracas de la mousson, qui amène le tonnerre avec les pluies, ils abattirent le grand arbre, le dégagèrent de ses branches, mesurèrent la longueur d’une pirogue à trois personnes, et se mirent à creuser courageusement.

(à suivre)


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