Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 24 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 17 août 2012

Voici le vingt-quatrième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles. Avec deux jeunes, dont César, Quinola est en train de creuser une pirogue dans un grand arbre afin de retourner au pays natal pour échapper à la mort…

C’était une rude besogne. Réduits à camper loin de cette grotte, qui leur eût offert un abri contre la mauvaise saison, tantôt sous des roches humides, tantôt dans les herbes imprégnées d’eau ; contraints de se tenir en garde contre toute surprise le jour et la nuit, de se cacher aux regards des traîtres et des espions, à ceux de leurs camarades établis çà et là dans les montagnes, ils se hâtaient.
César taillait l’esquif à grands coups de hache, son frère en creusait l’intérieur avec du feu, et le vieillard les animait par ses récits.
L’âge commençait à le faire radoter ; il y avait un peu de folie dans ses discours, dans ses chansons, qu’il répétait la nuit, tandis que les deux jeunes gens changeaient ce gros arbre encore vert en un petit bateau qui devait les transporter tous dans leur pays natal ; mais ils l’honoraient comme un père. Ils l’écoutaient avec respect, ils le couvraient de leurs vêtements, de peur qu’il n’eût froid, et souffraient volontiers pour lui.
Au fond, ils ne croyaient peut-être pas à la réussite de leur entreprise.
— Dites-moi, messieurs, si César n’aurait pas été plus agréablement avec nous ? Nous le traitions bien ; au bout de quelques années, il aurait pu se racheter, travailler à son compte ; il finissait par être libre, et moi je commençais à être heureux ! La pirogue s’acheva en peu de temps ; elle n’était pas faite à point comme les nôtres, mais dégrossie et assez bien tournée pour flotter.
D’ailleurs il fallait qu’ils ne perdissent pas de temps ; Quinola se sentait faiblir, et il leur disait : « Courage, mes enfants ; vous ne me laisserez pas mourir ici ! ».

(à suivre)


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