Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 27 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 7 septembre 2012

Voici le vingt-septième — et dernier — extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole". Celui-ci leur raconte son aventure sur « le plateau des Palmistes, c’est-à-dire le camp des noirs marrons », où il organise une chasse contre Quinola et d’autres esclaves rebelles. Avec deux jeunes, dont César, Quinola creuse une pirogue dans un grand arbre afin de retourner à leur pays natal pour échapper à la mort…

Bientôt les deux rameurs s’aperçurent que le bois vert, trop pesant, s’enfonçait de plus en plus. À la première brise qui vint à souffler, l’eau salée mouilla leurs provisions. Ne sachant plus vers quel point de l’horizon diriger leur course, ils se laissèrent entraîner sous le vent de l’île ; ce n’était point la route pour aller à Madagascar !
Le petit esquif flottait si peu après un jour de navigation, que les jeunes Malgaches, craignant de le voir sombrer, le suivirent à la nage l’un après l’autre. Leurs forces s’épuisèrent, la bourrasque les chassait au hasard, les torrents de pluie tombaient sur eux du haut du ciel ; la mer les battait comme des algues que le flux promène au fond des baies.
Peu de temps après leur départ, un navire les rencontra : celui qui était dans la pirogue ne ramait plus ; l’autre, accroché à la poupe, levait péniblement la tête au-dessus des eaux. Quand on les héla, ils semblèrent se réveiller ; on les vit se serrer la main, puis plonger ; les matelots du navire s’attendaient à les voir bientôt reparaître, mais ils ne revinrent point à la surface des vagues.
Le vieux Quinola restait seul sur la pirogue ; le capitaine du navire envoya un canot vers lui, parce qu’il ne répondait point à ceux qui l’appelaient, et ils l’auraient appelé longtemps. Si les autres avaient plongé, c’est que Quinola était mort, bien mort, non pas à Madagascar comme il l’espérait, mais enfin hors de l’île, comme il le voulait à toute force.
— Et qui vous a raconté cette dernière partie de l’histoire ? demandais-je au créole.
— Un noir marron, qui avait rendu quelques services à Quinola ; celui-ci, en partant, lui légua sa grotte. Depuis bien des années, ce nègre déserteur hante la montagne et les mornes ; son maître n’existe plus, on le laisse vagabonder en paix. D’ailleurs, il ne se montre que quand il veut ; lorsque nous chassons là-haut, il nous aborde quelquefois, en offrant de nous servir de guide. C’est lui sans doute que nous avons mis en fuite ce soir, voilà pourquoi j’ai tiré en l’air ; mais il était plus prudent de faire feu, car il y en a d’autres par ici.
— Dans votre île, la Providence n’a mis ni reptiles, ni bêtes féroces, répliqua le docteur ; il était réservé aux Européens d’y donner naissance à une variété de l’espèce humaine que j’appellerais volontiers l’homme des bois.

(Fin)


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