Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 4 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 30 mars 2012

Voici le quatrième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole", à la recherche d’une grotte pour y passer la nuit ; une grotte où s’était réfugié un esclave marron…

Dans les excursions du genre de celle que nous venions d’entreprendre, le guide a d’ordinaire une assez haute idée de son importance : c’est lui qui dirige les mouvements de la troupe, tant qu’elle est en marche ; mais à la halte, il sent que sa position a changé. De bavard qu’il était, on le voit devenir taciturne ; les questions l’embarrassent, le mettent en défiance, jusqu’à ce que la plus légère marque d’égards de la part de ceux qui l’accompagnent lui rende son assurance habituelle.
Pour vaincre la timidité de Maurice et l’engager à nous donner son récit, je lui offris d’excellents cigares de Manille en le priant de nous apprendre ce qu’il savait lui-même sur cette grotte où nous étions si commodément établis. Cette simple avance fit son effet ; il prit place entre le docteur et moi, et glissant un des cigares dans sa poche :
— Merci, monsieur, me dit-il ; je fumerai cela dimanche au village ; pour l’instant, laissez-moi charger ma pipe avec le tabac de mon jardin. Quant à l’histoire, si vous y tenez, je ne demande pas mieux que de vous la raconter. Nous autres, petits colons, nous ne sommes pas savants comme les Français de France ; mais aussi ce ne serait pas vous, messieurs, qui me feriez parler pour vous moquer de moi !
I.
Je n’ai jamais voyagé, messieurs, dit Maurice en posant son chapeau de paille sur le canon de sa carabine, par conséquent, j’ignore si dans les autres pays, les choses changent de jour en jour ; mais je puis assurer que, depuis que je suis au monde, il s’est introduit dans notre île bien des nouveautés. On défriche tant, que l’eau ne tardera pas à disparaître de nos rivières, et à notre métier, à nous autres petits créoles, qui ne possédons guère qu’un jardin, un champ de maïs, quelques pieds de vakouas pour faire des sacs à sucre, notre métier, trois jours par semaine, c’est la pêche.
Le reste du temps, nous chassons les chèvres sauvages, qui deviennent rares, le merle qui a bientôt disparu des forêts, et les nègres marrons quand il y en a. Figurez-vous qu’on ait abattu tous les bois, vendu tous les terrains vagues, bâti des villages sur tous les plateaux, il nous sera impossible de vivre comme par le passé ! Faudra-t-il alors que nous bêchions la terre ? Mais nous sommes blancs, aussi blancs que les plus gros planteurs, et la pioche ne convient qu’aux noirs ; c’est une chose reconnue.
Et avec cela, les bras viendront à manquer ; la traite est abolie ! Tant qu’elle n’a été que défendue, il nous arrivait encore des esclaves en assez grande quantité, et de toute espèce. C’est le tricolore, messieurs, qui nous a valu cette loi-là, et il a été cause d’un malentendu dont quelques noirs ont porté la peine. Ces insensés ne s’imaginaient-ils pas que les trois journées représentaient trois jours de la semaine à eux accordés par le gouvernement de Paris pour ne pas travailler ?

(A suivre)


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