Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 6 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 13 avril 2012

Voici le sixième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole", qui expose aux visiteurs sa vision particulière de l’histoire de l’esclavage dans le pays…

Pendant ce temps-là, un petit navire de guerre débouchait derrière le cap que nous voyions tout à l’heure sur notre gauche. Il courut dans cette direction environ vingt minutes ; puis, soit qu’il eût perdu de vue la goélette qu’il chassait, soit qu’il fît semblant de ne plus l’apercevoir, il vira de bord et disparut.
Aussitôt le point blanc cessa de s’éloigner ; il grossit rapidement, et nous pûmes distinguer la Diane elle-même qui forçait de voiles dans la direction du Piton.
Dès que le soir vint, un feu s’alluma dans un coin du rocher qui marque la baie ; c’étaient les planteurs intéressés dans l’armement qui dressaient un phare pour marquer la route à la goélette, et en vérité, la précaution ne semblait pas inutile, car jamais on n’avait vu une nuit plus noire, et la fallait ainsi pour qu’on pût opérer le débarquement sans être inquiété.
L’arrivée d’un négrier sur la côte faisait toujours une certaine sensation dans les quartiers. On courait à la place pour voir les nouveaux esclaves ; les enfants surtout se glissaient derrière les rochers, se jetaient dans les pirogues et c’était à qui approcherait le plus près du navire.
Les matelots nous chassaient à coups de gaffe quand nous arrivions les mains vides, mais ceux d’entre nous qui avaient quelque argent trouvaient le moyen de monter à bord et ils achetaient de beaux perroquets gris de la côte d’Afrique.
Mon père n’était pas riche, et le plus souvent ces arrivages ne l’occupaient guère ; cependant, il venait de faire un petit héritage, ce qui lui donna l’idée d’aller choisir un noir auquel il pût apprendre le métier de charpentier qu’il exerçait lui-même de temps à autre. Comme tous les créoles de nos quartiers, il savait construire une maison de bois et creuser une pirogue.
Les premiers colons qui sont venus s’établir dans l’île ont bien été obligés de se bâtir des cases eux-mêmes. Ils étaient d’abord soldats dans les garnisons de Madagascar, puis ils se sont faits flibustiers ; puis, quand il n’y a plus eu de profit à courir les mers, il leur a bien fallu se fixer tout à fait à terre, et là ils ont planté.
Plus tard, quand il s’est formé un gouvernement, on a cédé des terrains à ceux qui avaient de l’argent ; ils se sont mis à acheter des esclaves, à défricher en grand, et nos anciennes familles, qui se croyaient maîtresses de l’île, se sont trouvées peu à peu si réduites dans leurs possessions, qu’on les dirait aujourd’hui fondues entre les plantations immenses qui les étouffent.
Oui, messieurs, les premiers habitants et leurs descendants que l’on méprise ont pourtant fondé la colonie ; comme Adam au paradis terrestre, ils ont donné des noms aux oiseaux du ciel, aux poissons des rivières, aux arbres de la forêt.
Et en cela ils sont loin d’avoir rendu service à l’histoire naturelle et à la botanique, interrompit le docteur.

(à suivre)


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