Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 8 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 27 avril 2012

Voici le huitième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole", qui présente aux visiteurs les charmes de l’île…

N’est-ce pas, messieurs, reprit Maurice avec vivacité, n’est-ce pas que notre île est un petit bijou ? Avec ses montagnes et ses ravins, ses plantations et ses forêts, ses volcans et ses rivières, elle semble trois fois plus grande qu’elle n’est réellement ; il y a bien peu d’habitants qui la connaissent dans tous ses recoins, dans tous ses replis.

Du côté de la mer, elle est menaçante : il lui faut bien des rochers pour se défendre contre les vagues qui la battent sans cesse ; mais, à mesure qu’on s’éloigne de la plage, on la trouve plus riante, plus verte, plus rafraîchie par les torrents, jusqu’à ce qu’on aborde ces gros mornes chauves où se cachent les sources. C’est par là aussi qu’elle accroche, pendant l’été, les grands nuages qui tomberaient dans l’Océan sans servir à rien.

Les noirs qu’on amenait de la côte d’Afrique devaient se trouver trop heureux d’être apportés sur notre île ; d’ailleurs, c’étaient le plus souvent des prisonniers de guerre, destinés à être dévorés par le vainqueur. Ceux de Madagascar devaient s’attendre à être tués à coup de sagaie, puisque telle est leur coutume de se débarrasser des captifs qu’ils ne peuvent pas vendre.

Ne valait-il pas mieux planter des cannes et cueillir la graine de café ? Eh bien ! il était très difficile de leur faire entendre cela. Il y en a qui, à peine débarqués, couraient droit à la montagne ; mais, au bout de quelques jours, on les trouvait, mourant de faim, blottis sous des buissons comme des lièvres, ou bien ils se laissaient acculer au bord d’un précipice d’où ils ne pouvaient vous échapper qu’en se jetant, la tête la première, au fond du ravin.

D’autres restaient accroupis au pied d’un arbre, les yeux tournés vers la mer, et refusaient toute nourriture, ne répondant rien aux menaces, insensibles aux coups ; peu à peu, on les voyait s’affaisser, un tremblement fiévreux frappait leurs genoux l’un contre l’autre, et ils mouraient en regrettant un pays où il ne leur était plus permis de vivre.

Quelle désolation de voir des hommes robustes, des femmes dans la fleur de l’âge, s’éteindre là comme des arbres frappés par le soleil sans avoir rapporté un sou au maître qui les avait payés si cher !

Quant au Malgache que nous venions d’acheter, il ne paraissait point atteint de cette maladie terrible ; c’était un garçon alerte, actif, qui bientôt apprit à manier la hache avec une certaine adresse. Nous le traitions bien, parce qu’avec cette race-là on ne gagne rien à se montrer trop sévère. Quand il travaillait à creuser des pirogues que nous allions vendre à Saint-Pierre, je le regardais, je l’aidais même quelquefois ; il me taillait des petits bateaux que je faisais flotter sur la rivière, en y mettant des plumes au lieu de voiles. Je l’avais pris en affection, mais mon père se montrait défiant à son égard ; un jour même il me dit :

— Ton Malgache nous jouera un tour ; je n’aime pas sa figure, il ressemble trop à Quinola !

Quinola, c’était un noir de Madagascar qui avait disparu depuis longtemps. Les uns disaient qu’il avait péri dans les mornes, d’autres affirmaient qu’il dirigeait les bandes de marrons, dont le nombre ne diminuait guère malgré les battues qu’on faisait fréquemment.

(à suivre)


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