Culture et identité

"Une chasse aux nègres-marrons", de Théodore Pavie — 9 —

Nout mémwar

Témoignages.re / 4 mai 2012

Voici le neuvième extrait d’un texte de Théodore Pavie, un écrivain, voyageur et botaniste angevin, venu à La Réunion entre 1840 et 1845. Ce texte, que nous a transmis notre ami Jean-Claude Legros, est intitulé : "Une chasse aux nègres-marrons" et il est paru la première fois dans "La Revue des Deux mondes" en avril 1845. "Témoignages" publie chaque vendredi dans cette chronique "Nout mémwar" un extrait de cette œuvre, qui retrace une partie de l’histoire de Quinola, l’un de nos ancêtres chefs marrons. Cela, à partir d’une visite "touristique" d’un docteur et ses amis dans les Hauts de l’île, avec Maurice, un "guide créole", qui présente aux visiteurs les charmes de l’île et ses lieux de marronnage…

Dans ces temps-là, messieurs, continua Maurice, il y aurait eu quelque danger à courir les bois comme nous faisons aujourd’hui pour cueillir des plantes. Les nègres fugitifs occupaient les hauteurs que nous appelons ici des plaines : ce sont des plateaux plus ou moins élevés, cachés entre des montagnes à pic ; des espaces unis, défendus par des ravins, entourés de précipices abrupts qui ressemblent aux fossés d’une citadelle.
Il n’était pas impossible de pénétrer jusqu’à ces régions perdues en remontant le lit des rivières ; mais outre que ce chemin est impraticable pendant la saison des pluies, les arbres déracinés, les rocs entraînés par les eaux, les lianes qui pendent de chaque côté, les plantes épineuses qui tapissent les bords du ravin, ne permettent guère à un homme armé de courir lestement à l’assaut de ces places fortes.
On savait bien à peu près où nichaient les noirs marrons ; quelquefois, le soir, leurs feux brillaient là-haut comme des étoiles, car le froid les faisait souffrir. Quand la faim les pressait, ils descendaient brusquement dans les vallées par une nuit bien sombre, pillaient les jardins, incendiaient et détruisaient en quelques heures les récoltes d’une année : l’alarme se répandait vite, on s’armait ; mais où courir ?
Les maraudeurs, frottés d’huile de coco, échappaient à la main qui voulait les saisir, et quand on revenait de ce premier moment de surprise, les brigands étaient bien loin ; ils avaient eu le temps de se mettre en lieu de sûreté, d’emporter leur butin. Quelquefois ils se répandaient isolément à travers les habitations, emmenaient avec eux leurs femmes, leurs amis, et au matin le planteur trouvait la case vide.
Pour certains noirs, c’est un besoin de vagabonder ; on les reprend, on les met à la chaîne, on leur fait traîner le boulet, et le jour où le châtiment cesse, ils partent de nouveau, si bien que leur vie se passe à expier la faute et à la commettre.
— Et on ne se lasse point de les punir si sévèrement d’avoir voulu à toute force être libres ? demandai-je au créole.
— Les maîtres qui sont humains, monsieur, renoncent quelquefois à châtier eux-mêmes, répondit Maurice ; ils envoient leurs esclaves travailler sur le port, et là on les mène un peu rudement ; ce sont ceux que vous avez pu voir…
— Mon ami, interrompit le docteur, ne me faites pas souvenir de ces scènes attristantes qui frappent les yeux de l’étranger quand il aborde votre île. En abusant ainsi de l’esclavage, vous hâtez le jour de l’émancipation.
— Ah ! oui, la liberté, grand’merci ! comme disent les noirs de l’île de France, s’écria Maurice. Alors, à quoi servira d’être blanc, je vous le demande ? Si jamais cela arrive, je me fais marron, j’abandonne le village, je déserte la milice ! On peut passer tranquillement sa vie dans les mornes, pour peu qu’on ne tienne pas trop aux plaisirs de la société. Il y a des esclaves échappés qui ont vécu là plus de vingt ans, et tandis que, selon les chances de la guerre, la population se trouvait anglaise ou française, eux, qui ne savaient rien de tout cela, ils n’ont point cessé d’être Cafres et Malgaches. On ne songeait point à les tourmenter dans ces temps-là, et ils regardaient avec indifférence, du haut des montagnes, leurs anciens maîtres se battre sur la plage, sans se déclarer pour aucun parti, comme des gens qui n’ont rien à perdre, rien à gagner.

(à suivre)


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