Culture et identité

Une grande figure des peuples humiliés

Frantz Fanon (1925-1961) :

Témoignages.re / 5 juillet 2010

« Mon ultime prière : Oh mon corps, fais toujours de moi un homme qui interroge ! » Fanon.
Frantz Fanon est une figure connue dans notre région. C’était même une référence pour les militants politiques et culturels de nos îles dans les années 60 et 70. La pensée de Fanon, rappelons-le, était l’une des références idéologiques du Mouvement Militant Mauricien (MMM). Mais qu’en est-il aujourd’hui ? La pensée de Fanon est-elle toujours d’actualité ? Ou n’est-elle que le produit d’une époque révolue ?

Mais d’abord, qui est Frantz Fanon ? Un homme pour-les-autres qui ose proclamer : « En tant qu’Homme, je m’engage à affronter le risque de l’anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leurs clartés essentielles ». Fanon est tout à la fois un psychiatre militant, un penseur politiquement engagé dans la révolution algérienne, un théoricien et un praticien de la décolonisation, un essayiste et un grand humaniste dont le but était, pour reprendre ses propres termes, de « réhabiliter l’Homme, (de) faire triompher l’Homme partout, (de) réintroduire l’Homme dans le monde ». C’est un Antillais mort Algérien aux Etats-Unis, le 6 décembre 1961, d’une leucémie.

Le choc du racisme

Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, en Martinique, tout comme son compatriote et aîné, le poète et dramaturge Aimé Césaire (1913-2008). Il est issu d’une famille bourgeoise noire, famille nombreuse (six enfants vivants) relativement aisée et plutôt assimilationniste : un père inspecteur des douanes, une mère commerçante. A dix-sept ans, il abandonne ses études secondaires pour rejoindre les Forces britanniques dans les îles sœurs de la Dominique et de Sainte-Lucie. La Martinique était alors sous la dictature militaire du gouverneur Robert, partisan du régime de Vichy. En 1944, à 19 ans, Frantz s’engage volontairement dans les forces de la France Libre, pour défendre la liberté menacée en luttant contre le nazisme. Il part alors pour l’Europe en passant par l’Algérie et participe à divers combats, notamment à la libération de l’Alsace.

Cet engagement pour participer à la libération de la France a été un moment formateur dans sa vie. Car, au cours de ce combat, il est constamment confronté au mépris et à la discrimination que rencontrent les combattants antillais et des colonies. Lui qui disait que « chaque fois que la liberté est en question, nous sommes concernés, blancs, noirs et jaunes » se demande maintenant qu’est-ce qu’un Nègre, conscient, venait faire dans ce conflit de Blancs. Démobilisé, après avoir reçu la croix de guerre — Fanon a été blessé au cours de la campagne —, il retourne au pays pour parachever ses études secondaires et passer son Baccalauréat. Il participe alors à la campagne d’Aimé Césaire, son professeur de lycée et candidat communiste pour la première législature de la 4ème République.

Après son Baccalauréat, Fanon part pour Lyon, où il entame, comme boursier, ses études de médecine, tout en suivant les cours de Merleau-Ponty et de Leroi-Gourhan. Il s’intéresse au personnalisme d’Emmanuel Mounier et la dialectique de Jean-Paul Sartre. Au cours de ses années lyonnaises, il est de nouveau confronté au racisme, particulièrement dans la psychiatrie asilaire et carcérale. Fanon, qui avait choisi la psychiatrie, est choqué par l’attitude généralement raciste du corps médical français devant les patients nord-africains.

“Peau noire, masques blancs”

Il découvre heureusement à la fin de ses études de médecine la psychiatrie institutionnelle, à travers un passage de quinze mois à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, et la rencontre avec un praticien exceptionnel, le docteur François Tosquelles (1912-1994), catalan antifranquiste, pionnier de la psychiatrie institutionnelle. Fanon trouve là « un point de rencontre où l’aliénation est interrogée dans tous ses registres, au lieu de jonction du somatique et du psychique, de la structure et de l’histoire » (Alice Cherki, 2000). En effet, à Saint-Alban où sont passés et ont appris des hommes comme Jacques Lacan, Jean Oury et Fernand Deligny, la folie est interrogée dans son rapport étroit avec l’aliénation socioculturelle. Mais s’il publie l’un de ses premiers articles sur “Le syndrome nord-africain”, c’est sur les “Nègres” qu’il veut travailler pour sa thèse. Il veut rendre compte de la condition de l’Homme noir plongé dans le monde blanc dominant. Ne relevant pas exclusivement de la neuropsychiatrie, sa recherche est refusée. Il la publie en 1952 sous le titre de “Peau noire, masques blancs” (PNMB, 1952).

Le projet de Fanon est clair : « libérer l’Homme de couleur de lui-même ». Tout comme de W.E.B. Du Bois (“Témoignages” du lundi 21 juin 2010) ; il veut désaliéner le Noir et le libérer de son complexe d’infériorité. Mais comment et à travers quel processus ? Fanon nous livre une analyse très fine des effets aliénants du racisme chez le sujet noir. « Tiens, un nègre ! Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! ». Le Nègre n’est qu’un objet dans le regard du Blanc, un jouet entre ses mains. Mieux, le Nègre s’est laissé emprisonner dans cette représentation ; il a intériorisé le complexe d’infériorité. Comment rompre ce cercle infernal ; comment détruire ce complexe d’infériorité ?, se demande Fanon. Et cette destruction de ce complexe va-t-elle jusqu’à la destruction du Noir en tant que sujet marqué par la couleur de sa peau ? Ecoutons Fanon :
« Je refusais toute tétanisation affective. Je voulais être homme, rien qu’homme. D’aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidais d’assumer. C’est à travers le plan universel de l’intellect que je comprends cette parenté interne — j’étais petit-fils d’esclaves au même titre que le président Lebrun l’était de paysans corvéables et taillables » (PBMB, p. 91).

Pour Fanon, qui se définit « comme tension absolue d’ouverture », le Nègre « ne souhaite nullement dominer le monde : il veut simplement l’abolition des privilèges ethniques d’où qu’ils viennent ; il affirme sa solidarité avec le prolétariat » (PNMB, p.107). Du coup, la notion de négritude est congédiée, voire attaquée dans ses fondements. Ecoutons encore Fanon :
« Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques (…). N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIIème siècle ? Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. (…) Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc » (PNMB, p. 165).

Cette vision de non-opposition, de dépassement identitaire du tout-blanc ou du tout-noir, parcourt tout l’œuvre de Fanon jusqu’aux dernières lignes des “Damnés de la Terre”, même si, entre-temps, elle s’est radicalisée dans le combat politique. Une décolonisation réussie, dit-il, doit aboutir à la « création d’hommes nouveaux ».

Fanon dans la révolution algérienne

En 1953, Fanon accepte l’offre d’aller en Algérie comme médecin-chef à la clinique psychiatrique de Blida (non loin d’Alger). Il essaie là de mettre en pratique une thérapie sociale permettant aux malades de retrouver leurs repères historiques et culturels à travers l’organisation de fêtes musulmanes, d’activités culturelles — le passage des conteurs — et d’ateliers d’artisanat où personnel soignant et malades collaborent. Une vraie révolution dans le monde de la psychiatrie algérienne.

En ces années 50, la révolte gronde un peu partout. En Algérie, l’insurrection du 1er novembre 1954 s’est transformée en guerre civile. Très vite, il se voit confier des combattants du maquis malades. Avec le refus du gouvernement de Guy Mollet de toute négociation et l’intensification des combats, Fanon abrite et cache à la clinique des éléments du F.L.N. (Front de Libération Nationale), tout en formant des infirmiers pour le maquis.

Le fonctionnement parallèle de la clinique découvert, Fanon est contraint de démissionner, puis expulsé fin 1956. Peu avant, en septembre de la même année, il avait participé au Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne. Dans son intervention sur le thème “Racisme et Culture”, Fanon insiste sur la dimension culturelle du racisme. Ce racisme culturel, précise-t-il, est l’élément d’un ensemble plus vaste, celui de l’oppression d’un peuple et la destruction de sa culture.

Après un bref séjour à Paris, il rejoint en mars-avril 1957 la Direction en exil du FLN à Tunis. Fanon est tour à tour médecin, enseignant, éditorialiste et rédacteur en chef à El Moudjahid, porte-parole du FLN et diplomate. C’est comme membre de la délégation algérienne qu’il participe à la Conférence panafricaine d’Accra, fin 1958. C’est là qu’il rencontre Kwame N’kruma, déjà président d’un Ghana indépendant, ainsi que Sékou Touré, Julius Nyerere, Modibo Keita, Roberto Holden et Patrice Lumumba, assassiné le 17 janvier 1961 au Ktanga. Il envisage alors la généralisation de l’expérience algérienne en Afrique.

En mars 1959, il participe en tant que membre de la délégation antillaise au Deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome. Il est au cours de cette même année blessé à la frontière algéro-marocaine. Il est transporté et soigné à Rome. L’année suivante, il devient ambassadeur du gouvernement provisoire algérien. C’est dans les derniers jours de cette année 60 qu’il apprend qu’il est atteint d’une leucémie. Il se met alors à rédiger son dernier ouvrage, “Les Damnés de la terre”. Il soumet en avril 1961 le projet à François Maspero, tout en demandant une préface à Jean-Paul Sartre, qu’il rencontre au mois d’août à Rome. La parution du livre précède de peu sa mort, le 6 décembre 1961, à New York, à l’âge de trente-six ans, sous le nom de “Omar”.

Le livre est reçu avec enthousiasme par les militants tiers-mondistes et noirs-américains. L’impact est en effet considérable sur les militants engagés dans les luttes de libération nationale. « Par cette voix, déclare Jean-Paul Sartre, le Tiers monde se découvre et s’exprime ». De ce livre, certains n’ont voulu voir qu’une apologie de la violence. Certes, Fanon parle de la violence : de la violence coloniale qui empêche le colonisé d’accéder à son humanité et de la contre-violence du colonisé comme un passage obligé pour accéder comme sujet. Si, pour Fanon, la violence coloniale, alors à son paroxysme, appelle une contre-violence libératrice, il ne la promeut pas comme une fin en soi. Le projet de Fanon reste la création d’une « nouvelle humanité pour soi et pour les autres ». Il disait : « Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir. Je ne veux qu’une chose : que cesse à jamais l’asservissement de l’Homme par l’Homme, c’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’Homme, où qu’il se trouve ».

Ce message de Fanon est toujours d’actualité. Les interrogations de Fanon sur le racisme, l’aliénation, la domination culturelle, sur les « impasses identitaires du tout-blanc ou du tout-noir »… sont toujours les nôtres. En voie de conséquences, lire Fanon nous aide à comprendre ce qui se passe lorsque des êtres humains sont privés de reconnaissance et de dignité. « Trouver l’actualité de Fanon, écrit Hervé Bourges, ce n’est pas transposer artificiellement ses théories ou ses actes dans l’époque contemporaine, c’est appliquer les outils de pensée qu’il nous a procurés aux situations humaines que nous connaissons aujourd’hui ».

R. Michel

(Sources  :
Cherki Alice Frantz Fanon - Portrait, Paris, le Seuil, 2000
Sans Frontière, “Frantz Fanon”, numéro spécial hors-série, février 1982.
Dacy Eldo - L’actualité de Frantz Fanon, Actes du Colloque de Brazzaville (12-16 décembre 1984.
Doray Bernard, “De notre histoire, de notre temps : à propos de Frantz Fanon, portrait d’Alice Cherki”, Site F. Fanon international
Fanon Frantz, “Peau noire, masques blancs”, Points/seuil, Paris, 1975
Le Point, “La pensée Noire”, Les textes fondamentaux, Hors-série, avril-mai 2009
Bourges Hervé, Texte de présentation pour la presse à l’occasion de la présentation d’un film de RFO sur Fanon, Institut du Monde arabe, Paris, lundi 12 mai 2003).


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