Culture et identité

Une grande victoire de la résistance à l’oubli de l’Histoire

Vers un travail de mémoire sur les zoos humains

Manuel Marchal / 12 avril 2011

Organiser une exposition destinée à faire découvrir l’Outre-mer sur le lieu même où se sont tenus les sinistres zoos humains de la période coloniale, comment un gouvernement a-t-il pu en arriver là ? La vigueur de la protestation a en tout cas été à la hauteur de l’affront fait à la mémoire des ancêtres exposés comme des animaux au Jardin d’acclimatation jusque dans les années 30.

Une opération politicienne, c’est en substance la réponse de la ministre de l’Outre-mer à la vague de protestation consécutive à l’annonce de l’organisation d’un événement censé valoriser l’Outre-mer dans un lieu où a été commis un des crimes de la colonisation : le zoo humain du Jardin d’acclimatation. Marie-Luce Penchard estimait que les prises de position contre la décision du gouvernement visaient à « détruire à des fins politiques parce qu’on est à 15 jours des élections, personne n’est dupe, et je crois que l’Outre-mer souffre de ce type de comportements que je dénonce ». Manifestement, le peuple n’avait pas besoin de cette « opération de destruction » pour donner son opinion sur la politique de l’UMP lors des Cantonales. La claque infligée au parti de Didier Robert en témoigne.
Ceci étant, le gouvernement a fini par changer de position du fait justement de la pression de la mobilisation. À ce sujet, il est important de citer le point de vue du Collectif "Nous n’irons pas…" publié le 28 mars dans "Le Monde" (voir encadré).
Comment se fait-il qu’un gouvernement ait pu choisir une telle implantation pour ce qui doit être la grande exposition de l’Année des Outre-mer ? Force est de constater que depuis 2007, la politique extérieure de la France a été marquée par le retour de certaines méthodes. Ainsi, selon le président de la République dans son célèbre discours de Dakar prononcé deux mois après son élection, « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », « le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles », avait ajouté Nicolas Sarkozy. Un an plus tard, Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République, réaffirmait ces propos.
À un peu plus d’un an de la Présidentielle, force est de constater que le gouvernement dépense des dizaines de milliers d’euros par minute d’argent public pour déployer des militaires en Côte d’Ivoire pour soutenir un coup de force post-électoral, ou pour bombarder la Libye.
Dans un tel contexte, alors le choix du lieu des zoos humains pour l’exposition sur les Outre-mer s’inscrit dans une logique dramatique, où se mêlent ignorance et séquelles d’une Histoire mal assumée au plus haut sommet de l’État.
Fort heureusement, la résistance à l’oubli de l’Histoire a réussi à faire reculer le gouvernement : un travail de mémoire devra être accompli et une mission a été demandée à Françoise Vergès, présidente du Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’esclavage, en partenariat avec la Mairie de Paris.

Manuel Marchal


« L’exposition des Outre-mer au Jardin d’acclimatation est un scandale »

Voici un extrait de l’article du Collectif "Nous n’irons pas…" publié dans "Le Monde" sous la signature de son porte-parole, Nicolas Bancel.

Alors que le zouk a été à l’honneur au Zénith dans le cadre des “Nuits tropicales” et que l’exposition "Aimé Césaire, Lam, Picasso" a été inaugurée au Grand Palais, une polémique éclate sur une des manifestations majeures programmées dans le cadre de l’Année des Outre-mer. De fait, les organisateurs et le Ministère de l’Outre-mer (rattaché au Ministère de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration) ont prévu de regrouper à partir du mois d’avril au Jardin d’acclimatation les différentes populations des Outre-mer (dans le cadre d’"Un jardin en Outre-mer"), dans ce lieu de mémoire et d’histoire qui, de 1877 (avec des Nubiens) jusqu’en 1931 (avec les "Kanaks cannibales"), fut un des lieux majeurs d’exhibitions de « sauvages », avec notamment celle des Amérindiens de Guyane (Ka’lina) en 1892 qui se termina par la mort sur place de plusieurs « exhibés ».
Ces exhibitions ethniques, organisées par des impresarios privés, que l’on désigne habituellement sous le nom de zoos humains, ont été organisées régulièrement au Jardin d’acclimatation, puisque trente-quatre troupes de « sauvages », et même des « nains », ont été exhibées devant des millions de visiteurs pendant plus d’un demi-siècle.
La dernière « troupe » a été présentée en 1931 (à l’initiative de la Fédération française des anciens coloniaux) : il s’agissait de « Kanaks cannibales », notamment des membres de la famille de Christian Karembeu, récit douloureux évoqué dans son livre “Kanak (La Martinière, 2011). Ironie de l’histoire, les « manifestations » prévues en 2011 dans le Jardin « zoologique » d’Acclimatation se termineront au début du mois de mai, date commémorative (80ème anniversaire) de l’immense exposition coloniale de Vincennes. (…)
En outre, et cela mérite d’être signalé ici, l’exposition en préparation depuis dix-huit mois pour le Musée du quai Branly ("Exhibitions. L’invention du sauvage") porte explicitement sur ce thème et sur l’ensemble des pays concernés. Or, cette exposition est l’une des rares manifestations du musée qui ne soit pas soutenue par l’Année des Outre-mer, ce qui risque d’ajouter à la confusion. De même, pas de présentations spécifiques sur la mémoire du lieu ou sur son histoire pour accompagner les festivités (ni sur le site du ministère, ni dans le programme officiel, ni sur le site du Jardin d’acclimatation où doit être prochainement installé le Musée d’art contemporain de la Fondation Vuiton, ni sur celui de la Ville de Paris, propriétaire du lieu). Rien…
Le seul argumentaire de Daniel Maximin est d’affirmer que le « présent » permettra d’effacer ce « passé »… Cela ne nous semble guère pertinent, ni suffisant, ni même respectueux du passé. Dans un tel contexte, il serait légitime et bienvenu de reconnaître, tout simplement, que l’on a pu se tromper (Daniel Maximin et le directeur du Jardin d’acclimatation ont clairement tenté de démontrer le contraire le vendredi 11 mars sur France Ô) et il faudrait prendre toute la mesure de la puissance symbolique du lieu, démarche plus constructive que de lancer des anathèmes envers les voix qui s’élèvent. Nous voulons croire que cette position défensive est la conséquence de l’absence de connaissance de cette facette de notre histoire, alors que le gouvernement chilien vient de rapatrier les corps des Fuégiens exhibés à Paris et en Suisse pour leur donner une sépulture officielle sur une terre qu’ils avaient quittée il y a plus d’un siècle. (…)


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