Culture et identité

Une histoire du Séga mauricien par Jean-Clément Cangy

“Le Séga, des origines… à nos jours”

Témoignages.re / 12 mai 2012

Grand amoureux de séga, Reynolds Michel nous présente le livre “Le Séga, des origines… à nos jours” de Jean-Clément Cangy, ancien journaliste au journal “Le Mauricien”.

Né à Maurice, j’ai rencontré très tôt le Séga mauricien dans l’une de ses formes traditionnelles, tout en étant bercé dans mon enfance par Mo passer la rivière Taniers. Mais c’est surtout après mon retour à l’île Maurice dans les années 1970 que j’ai découvert, accompagné de Pierre Argo, peintre et photographe amoureux du séga, cette « danse au rythme hérité d’Afrique » dans sa forme la plus originale et la plus expressive. C’était un certain samedi soir, à Petite Rivière, chez Loïs Cassambo. Pour moi, ce fut comme une révélation, tant par la sonorité émouvante de la Ravanne — instrument de percussion de base du Séga mauricien — que par le langage des corps qui s’exprimaient librement.

J’ai éprouvé le même frisson et la même émotion, plus tard, à l’appel de la Ravanne de Louis Joseph Gabriel, dit Fanfan, lors d’une fête du Mouvement chrétien pour le socialisme (MCPS) à Rose-Hill en 1978. Et j’éprouve toujours le même ravissement en écoutant Siven Chinien, Rosemay Nelson, Linzi Bacbotte et d’autres grandes voix du Séga mauricien.

Une naissance dans la douleur

C’est cette histoire du Séga mauricien que Jean-Clément Cangy, ancien journaliste au journal “Le Mauricien”, nous conte et raconte avec brio, dans un ouvrage intitulé, “Le Séga, des origines… à nos jours”, présenté à la presse mauricienne le 17 avril dernier. Jean-Clément est également l’auteur de “Ruelle de bonne espérance“ (autobiographie d’un enfant créole de Port-Louis) et “Le makanbo du Morne“ (sur l’esclavage et le marronnage à l’île Maurice).

Avant de nous présenter les grandes figures de ce patrimoine musical mauricien, l’auteur nous convie à un retour aux sources de cette expression culturelle unique, à la fois trace de l’indicible terreur de l’esclavage, espace de respiration et de contre-pouvoir. « Le Séga est né dans la douleur, dans les souffrances de l’esclavage, des humiliations et des privations… mais aussi dans la révolte devant l’horreur, le crime contre l’humanité, dans le marronnage », nous dit-il (p.9).

Avec l’aide de son guide et griot, Marclaine Antoine, Jean-Clément évoque l’émergence du Séga au cœur du premier processus de créolisation — rencontre imposée entre Malgaches, Africains, Indiens et Européens dans un contexte de violence —, et la naissance des instruments qui l’accompagnent : le bobre, le tambour, la ravanne (après l’interdiction du tambour) et le triangle. L’auteur ne manque pas de souligner l’importance vitale de cette expression musicale comme espace de transgression de l’ordre colonial (p.18) et sa progressive sortie de la culture de la nuit et du mépris.

Les grands griots mauriciens

L’évocation des grands ségatiers commence, comme il se doit, avec Ti Frer, le père du Séga mauricien, « né avec le siècle un 21 mai 1900 » dans une humble demeure au lieu dit Quartier militaire. De « sa voix rauque qui rappelle celle de Louis Amstrong », Ti Frer (Alphonse Ravaton) et sa troupe, en parcourant l’île, auront l’immense mérite de faire revivre et aimer le Séga avec les célèbres morceaux de : “Charlie O”, “Ma Bolema”, “Sa ti fam la”, “Roséda”… Analphabète, mais « homme-mémoire », « homme de la terre créole », « homme conteur d’histoires » (Pierre Renaud), « Ti Frer, pour Jean-Clément, c’est le séga,… ce cri dans la nuit mauricienne, qui dit l’amour, la misère, la trahison, qui dit la vie » (p. 29).

Dans la foulée de Ti Frer, il évoque les ségas de Jacques Cantin, de Maria Séga (Varlez) et quelques grands noms comme le griot Nelzire Ventre, Fanfan (Louis Gabriel Joseph) et Loïs Cassambo qui « porte la ravanne jusqu’à l’orgasme » (p. 32) avant de parler de Serge Lebrasse, « le fabuleux auteur de “Madame Ezenn” ».

Nous sommes au début des années 60 et le séga souffre toujours « de l’opprobre des nantis et des bien pensants » (p. 41). Et les ségatiers sont considérés comme des « nwar cholo » , des gens de peu. Mais c’est grâce à l’énergie créatrice et l’inventivité de ces « nwar cholo » qui ont pour noms Cyril Labonne, Roger Clency, Jean-Claude Gaspar, Michel Legris, Roger et Marie-Josée Clency… que le Séga mauricien connaîtra le succès que l’on sait à Maurice, à La Réunion et ailleurs, tout en prenant des formes variées — séga lakour, séga salon, séga typique…, — pour dire la vie des plus humbles avec ses joies et ses pleurs.

Entre tradition et modernité

Depuis ses origines, le séga puise à diverses sources. Comme toute expression culturelle, le séga bouge, s’interféconde au contact d’autres expressions musicales et épouse les couleurs du temps, reliant passé, présent et futur. Dans les années 70, il devient plus militant, plus engagé, avec le camarade Siven Chinien, puis avec Micheline Virahsawmy et Bam Cuttayen du Grup soley Ruz et Marcel Poinen, Gaëtan Abel et Zul Ramiah du Grup Kiltirel IDP.

On pense spontanément à “Soldat Lalit”, “Ratsitatan”, “1943”, “Trvayer CEB”, “Enn sel lelep” et autres chants d’espoir de Siven Chinien qui ont marqué les luttes de ces « années de braise », pour reprendre une expression de l’auteur. Et on se met pour se reposer à fredonner “Galé galé” et “Sarbon” de Marcel Poinen et ses amis.

La voie est ouverte pour le Grup Lataniers des frères Joganah qui « sensibilise le public à la question du Chagos » (p. 79), et pour de nouvelles expressions musicales : avec le sagai de Menwar (Stephano Honoré), le reggai de Kaya (Joseph Reginal Topize), alors que le Grup Cassiya « inaugure une longue série de ségas à succès » (p. 95). Le Grup Lataniers, tout comme Cassiya, avec leurs morceaux fétiches, galvanisent « les jeunes des banlieues, des cités et des villages » (p. 79). Avec leur premier album “Enn lot sézon”, en 1992, c’est au tour du Grup Abaim (Association pour le bien-être des aveugles de l’île Maurice) de s’imposer au grand public. Et le succès dure toujours. “Ti marmit”, en 2002, « génère un raz-de-marée musical. Dans les maisons, les cours de recréation, les fêtes et les mariages, il y a que pour “Ti marmit” », écrit Jean-Clémént Cangy.

L’auteur de l’ouvrage “Le Séga mauricien, des origines à nos jours” ne pouvait tout simplement pas conclure sans nous parler des ségatiers natifs des Chagos et de Rodrigues, notamment de Charlézia Alexis, « qui a été de tous les combats des Chagossiens » (p.121), de Sylvio Lynx et de Claude Lafoudre et son célèbre “Bourik mon tontonqui « parle de la déportation des Chagossiens de leurs îles natales et du bourricot qui voulait suivre son oncle à bord du bateau qui le ramenait à Maurice ».

De Rodrigues, parfois dénommée « la cendrillon des Mascareignes », et connu pour son séga tambour, l’auteur évoque les noms de Tino Samoisy et son séga Longanis, Nathalie Bégué, Nathalie Couty, Edouard Doyal et autres artistes qui ont contribué à redonner au Séga de Rodrigues toute sa place dans la culture indianocéanique.

Pour revenir au Séga mauricien, c’est du côté de la gente féminine qu’il faut rechercher les révélations de ces dernières années. Nancy Dérougère connaît une vraie success story depuis une dizaine d’années. Elle s’est fait connaître lors d’une émission télévisée avec “Misié Olivier,” en 1997. Linzi Bacbotte, Sandra Mayotte, chanteuses et animatrices de télévision, sont également les grandes ambassadrices du Séga mauricien à l’étranger. Sandra Mayotte, souligne l’auteur, « est autant populaire à Maurice qu’à La Réunion ». Et d’ajouter en l’honneur de notre île : « Pour des ségatiers et ségatières, depuis des décennies maintenant, La Réunion n’a jamais autant mérité son appellation d’île-sœur… ».

Avec cet ouvrage, édité à l’île Maurice aux éditions Makanbo, avril 2012, Jean-Clément Cangy nous offre un vrai joyau du patrimoine mauricien, déplié dans toute sa richesse.

Reynolds Michel


Kanalreunion.com