Culture et identité

Une victoire historique dans le combat pour la liberté, grâce à l’union et à la mobilisation des Réunionnais

66ème anniversaire de l’élection de Raymond Vergès et Léon de Lépervanche comme députés de La Réunion

LB / 22 octobre 2011

Ce 21 octobre 2011, "Témoignages" tient à célébrer un événement important de l’Histoire du peuple réunionnais ; en effet, aujourd’hui, il y a 66 ans que le docteur Raymond Vergès et le militant syndical Léon de Lépervanche ont été élus à la première Assemblée nationale constituante de la République française après la Seconde Guerre mondiale. L’union de ces deux députés communistes réunionnais avec leurs collègues anticolonialistes des Antilles, de Guyane et de France a débouché, un peu moins de cinq mois après, sur le vote de la loi historique du 19 mars 1946, qui a aboli officiellement le statut de colonie de notre pays. Il y a bien des enseignements à tirer de cette grande victoire.

Si "Témoignages" consacre aujourd’hui deux pages au 66ème anniversaire de l’élection de Raymond Vergès et Léon de Lépervanche comme députés de La Réunion, c’est au moins pour trois raisons. La première, c’est pour faire connaître cet événement à nos compatriotes et pour que celui-ci reste constamment présent dans notre mémoire historique en tant que Réunionnais.
En effet, il est très important pour notre peuple de savoir "ousa nou sorte" pour mieux apprendre à décider nous-mêmes "ousa nou sava". Et cette grande victoire des dirigeants communistes réunionnais aux élections du 21 octobre 1945 fait précisément partie des événements qui ont marqué l’Histoire de notre pays, en ouvrant la porte sur un avenir meilleur.
Tout le monde sait que deux des principales dates de notre Histoire depuis la naissance du peuple réunionnais en 1663 sont l’abolition de l’esclavage le 20 décembre 1848 et l’abolition officielle du statut de colonie de notre île le 19 mars 1946. Et si ce second événement est devenu possible, c’est notamment parce que cinq mois plus tôt, deux députés réunionnais ont été élus par la population pour faire voter une loi dans ce sens.

Un courage admirable

La seconde raison de cette commémoration est l’hommage que "Témoignages" veut rendre avec tous ses lecteurs aux militantes et militants réunionnais qui ont contribué à cette victoire électorale de Raymond Vergès et Léon de Lépervanche. En effet, dans le contexte très difficile de l’époque, avec les répressions atroces infligées aux syndicalistes et militants politiques progressistes, il a fallu se battre pendant de nombreuses années avec un dévouement et un courage admirables pour faire face à ces épreuves et mobiliser la population en faveur du changement de statut de La Réunion comme des trois autres « vieilles colonies » (Guadeloupe, Martinique, Guyane).
Dans le premier tome de son magnifique ouvrage intitulé "Combat des Réunionnais pour la liberté", notre ami Eugène Rousse consacre un chapitre à cet événement et il y rappelle notamment comment il a fallu affronter des rois de la fraude et du fascisme, comme Alexis de Villeneuve, après 28 mois de domination de notre île par les collaborateurs des nazis. L’historien souligne également qu’« au cours de l’immédiat après-guerre, les démocrates réunionnais ont pu engranger les fruits des luttes menées dans des conditions difficiles pendant plus d’une décennie ».
D’où notre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont mené ces luttes.

Tous unis

La troisième et dernière raison pour laquelle nous célébrons cette victoire du 21 octobre 1945, c’est parce qu’il y a des enseignements à en tirer dans le contexte d’aujourd’hui, si nous voulons réellement être fidèles à ces combattants. Car nous le savons, si la transformation de la "colonie de La Réunion" en "département français" en 1946 a permis certaines avancées économiques, sociales, culturelles et politiques de notre île, la décolonisation n’est pas encore terminée.
Pour en prendre conscience, il suffit d’analyser l’extrême gravité et les causes fondamentales des problèmes socio-économiques, éducatifs, culturels et environnementaux du pays, liés à une gouvernance non démocratique et non respectueuse des droits fondamentaux des peuples de la Terre. En effet, le peuple réunionnais est-il un acteur libre et responsable du développement durable de son pays ?
Or, il y a plus de 60 ans, comment nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents et tous leurs amis ont-ils réussi à mener ce combat victorieux et décisif ? Essentiellement grâce à leur union et leur solidarité face aux diviseurs et oppresseurs du peuple réunionnais. Mais aussi grâce à leur détermination et leur mobilisation massive face aux colonialistes de l’époque.
Voilà comment, à l’approche d’échéances très importantes dans les mois à venir, les communistes et autres démocrates, progressistes réunionnais, décidés à mettre enfin leur pays sur la voie d’un développement humain et solidaire, peuvent réaliser de nouvelles avancées. Donc, tous unis, « en avant vers de nouvelles victoires », comme le dit une belle photo de 1945 avec Léon de Lépervanche et Raymond Vergès.

L. B.


Le témoignage d’Eugène Rousse

Une grande victoire des démocrates réunionnais rassemblés

En 2006, "Témoignages" a publié 21 articles de notre ami Eugène Rousse pour célébrer le 60ème anniversaire du vote de la loi du 19 mars 1946 et expliquer les circonstances de ce vote. Dans cette série d’articles passionnants intitulée « La longue marche vers la départementalisation de La Réunion », notre ami historien évoque bien sûr les « législatives décisives » du 21 octobre 1945, grâce à la mobilisation des Réunionnais à l’appel des syndicats et du CRADS (Comité républicain d’action démocratique et sociale). En voici le rappel.

Cette mobilisation s’est d’abord traduite par une grande victoire des listes du CRADS aux élections municipales du 27 mai 1945.
Cinq mois plus tard, le 7 octobre, il est procédé au renouvellement du Conseil général. Là encore, on assiste à un triomphe du CRADS, qui compte au sein de ses élus les deux premières femmes à siéger au palais Rontaunay.
Il s’agit de Vivienne Hoarau, épouse du maire de Saint-Leu, Mario Hoarau, et de Marie Vergès, tante de Raymond Vergès, maire de Saint-Denis. Le train de la départementalisation paraît alors placé sur de bons rails.

Le scrutin le plus important

Le 21 octobre 1945 se déroule le plus attendu des scrutins, le plus important aussi. En fait, il s’agit d’un double scrutin, puisque l’élection à la première Assemblée nationale constituante est couplée avec un référendum.
Comme pour les scrutins précédents, les deux candidats du CRADS, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche, ont pour adversaires deux candidats de l’Union démocratique et chrétienne, Alexis de Villeneuve et Raphaël Babet.

Explosion de joie

Malgré le coup de force électoral perpétré par le candidat de droite à Saint-Benoît — ce qui a d’ailleurs donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire —, ce sont les candidats du CRADS qui l’emportent.
On devine sans peine l’ampleur de l’explosion de joie sur la place de l’Hôtel de ville de Saint-Denis où a lieu le 21 octobre, peu après 21 heures, la proclamation officielle des résultats.
Ce scrutin du 21 octobre 1945 va donner un puissant coup d’accélérateur à la marche vers l’abolition du statut de colonie et le classement de La Réunion en département.

Liesse populaire autour des deux députés

En raison de l’extrême rareté des transports aériens à cette époque, les députés Raymond Vergès et Léon de Lépervanche doivent attendre le 19 novembre 1945 pour se rendre à la Chambre des députés.
Leur départ se fait dans une atmosphère de liesse populaire.
L’autorail qui les conduit à l’aéroport du Port doit s’arrêter place de la Préfecture (ex-place du Gouvernement). Là, une foule énorme agite pancartes et banderoles, scandant le slogan « La Réunion département français ». Elle veut voir et embrasser les deux parlementaires devenus de véritables idoles.
À l’aéroport, abondamment pavoisé de drapeaux rouges et tricolores, ce sont des milliers de personnes — venues à pied ou par trains spéciaux — qui accueillent les 2 députés par des danses et des cris de joie, pendant qu’un orchestre joue inlassablement “l’Internationale”.

Les espoirs de tout un peuple

La gigantesque kermesse qui se déroule sur l’unique piste de l’aérodrome et ses abords doit prendre fin lorsque les moteurs du minuscule avion, un Junker 52, assurant la liaison La Réunion-Le Bourget en 5 jours, sont lancés dans un assourdissant vrombissement.
L’appareil s’élève rapidement au-dessus d’une forêt de bras tendus et ne tarde pas à disparaître dans les nuages, emportant les espoirs de tout un peuple.

Cinq députés ultra-marins en tête

À l’Assemblée nationale, Raymond Vergès siège à la Commission des Territoires d’outre-mer, tandis que Léon de Lépervanche siège au sein de la commission de la Constitution. Le dépôt de leur proposition de loi visant à faire de La Réunion un département s’effectue le 12 février 1946. Elle est cosignée par tous les membres du groupe communiste, de même que la proposition de loi d’Aimé Césaire et de Léopold Bissol relative à l’érection de la Martinique et de la Guadeloupe en départements.
Seule la proposition de Gaston Monnerville, député de la Guyane, n’est revêtue que de sa seule signature.
En tout cas ce sont ces cinq députés ultra-marins qui sont à la tête de cette action parlementaire anticolonialiste.
Quant aux deux députés socialistes de la Guadeloupe, Eugénie Éboué et Paul Valentino, ils ne sont pas demandeurs d’un changement de statut de leur île.

Eugène Rousse


Kanalreunion.com