Culture et identité

Visas : le « cauchemar » des festivals

Annulation au Leu Tempo

Témoignages.re / 14 mai 2011

Alors que les musiciens indiens de Jaipur Maharadja Brass Band n’ont pu se rendre à La Réunion faute de visa, le Leu Tempo Festival a dû se contenter d’une « ouverture sans fanfare », comme indique “Le Quotidien” du jeudi 12 mai 2011. Si les autorités françaises ne sont pas en cause, Jean Cabaret, programmateur du festival, explique que l’obtention du sésame est de plus en plus difficile pour les artistes des pays du Sud. Cela, malgré les incitations et les aides à la coopération régionale. Il répond aux questions d’Imaz Press Réunion.

Les musiciens de la fanfare du Rajasthan, Jaipur Maharadja Brass Band, n’ont pas pu prendre leur avion et assurer l’ouverture du Leu Tempo Festival comme prévu, mercredi 11 mai. Que s’est-il passé ?
- Ils ont fait une demande de visa dans le cadre d’une tournée internationale qu’ils organisaient en Angleterre, au Maroc et en France. La Réunion était une étape. Les autorités françaises et marocaines ont donné leur accord, mais les passeports des musiciens sont restés bloqués à l’Ambassade anglaise de New Delhi. Nous avons essayé de faire bouger les choses, notamment via la presse, pour les débloquer, mais c’était très difficile. Nous n’avons rien pu faire.

Quelles sont les conséquences pour vous ?
- Nous perdons au moins 7.000 euros de billets d’avion. Ça nous coûte cher aussi parce que cela affaiblit le festival. Ce matin, à propos du festival, un papier dans “Le Quotidien” titre « Une ouverture sans fanfare ». C’est dommageable pour nous en termes de publicité. Nous avons dû nous débrouiller, nous avons bricolé une ouverture, mais on perd beaucoup sur le plan artistique. Ces artistes sont reconnus et respectés. Ils font des tournées internationales, ils sont très professionnels, c’est une perte pour nous et pour les Réunionnais. Nous avons travaillé pendant six mois à leur venue, et en 24 heures, c’était fini. C’est très frustrant.

Est-ce un problème récurrent ?
- La question des visas est devenue le grand stress des programmateurs de festivals. Les pays riches se protègent des pays pauvres. Il est aujourd’hui difficile de faire venir des Malgaches, des Mauriciens ou des Sud-Africains. Au fil des années, on a vu des lois s’ajouter, tout est contrôlé. On nous demande de remplir des dossiers monumentaux et on nous met dans des situations ubuesques. Les obstacles sont permanents. C’est le cauchemar des programmateurs de festivals. On alerte l’État, on connait les règles et on les applique, donc on s’en sort toujours plus ou moins, mais c’est beaucoup de stress.

Les annulations pour des problèmes de visas sont donc assez rares ?
- On a toujours plus ou moins réussi à se débrouiller, on connait les procédures et certaines personnes dans les ambassades. Mais il n’est pas rare que les artistes malgaches ou autres aient leur visa une heure avant de prendre l’avion. Jusqu’au dernier moment, on ne sait pas s’ils pourront assurer le spectacle. C’est très stressant. On va tous à Maurice, mais venir à La Réunion pour des artistes mauriciens est compliqué. Les habitants des pays pauvres ne peuvent pas voyager. C’est une des grandes inégalités du 21ème siècle.

Le problème est national. Pourquoi ces crispations qui rendent votre travail de plus en plus difficile ?
- Il y a des raisons politiques que je ne discuterais pas. On peut en voir des bonnes et mauvaises. On essaie de lutter contre le travail au noir des étrangers et l’exploitation. Mais on peut aussi y voir la crainte que des gens s’évanouissent dans la nature. Il y a un exemple célèbre : le musicien congolais Papa Wemba venait avec 40 personnes dans ses tournées, mais ne repartait qu’avec 5 personnes. Mais cela donne lieu à des aberrations. L’orchestre congolais Komono n°1 n’a pas pu se rendre en Europe faute de visa alors qu’ils étaient les artistes du moment. Ils sont passés au Sakifo, ils ont travaillé avec Bjork, ce sont des artistes de haut niveau. A cause d’un refus de visa, la production a perdu les billets d’avion, mais aussi la recette des ventes des places de concerts. Ce sont des entreprises qui sont menacées.

Et pour la suite du Leu Tempo festival, tous les artistes sont-ils arrivés ?
- Oui ! Pour le reste, tout le monde est là. Quand ils posent le pied sur le sol réunionnais, on pousse un grand “ouf” de soulagement.

Leu Tempo Festival se poursuit jusqu’au 14 mai 2011.