Culture et identité

Zoubert Haribou : « Nous sommes ce que nous pensons »

40ème anniversaire de l’élection de la municipalité démocratique au Port avec Paul Vergès

Témoignages.re / 11 mars 2011

Au début de cette semaine, "Témoignages" a commencé à publier la série d’interventions d’une dizaine de témoins d’un événement qui a marqué l’Histoire de La Réunion : l’élection, le 21 mars 1971, de la liste d’union démocratique conduite par Paul Vergès lors des Municipales au Port. Un événement célébré vendredi dernier au Centre du Cœur Saignant dans la cité maritime.
Après le témoignage d’Eugène Rousse lundi, celui de Jean-Yves Langenier mercredi et celui de Ninine Michaud hier, voici celui de Zoubert Haribou. Professeur des écoles en retraite, conseiller municipal depuis 1989, ce militant humaniste admire particulièrement l’œuvre de Paul Vergès au service des Portois, des Réunionnais et de tous les peuples du monde. Dans son intervention, il a notamment souligné le rôle important joué par le fondateur du Parti communiste réunionnais pour la reconnaissance de la place de nos sœurs et frères comoriens dans la naissance, la vie et l’œuvre du peuple réunionnais depuis trois siècles et demi. Les inter-titres sont de "Témoignages".

J’ai conscience de l’importance capitale de ma prise de parole devant cette haute et digne assemblée réunie autour de M. Paul Vergès, pour lui témoigner de la fraternité, de l’amitié et surtout — j’insiste là-dessus — pour lui exprimer notre reconnaissance, une valeur rare de nos jours et en déperdition, mais une valeur essentielle, vitale à la survie de toute société digne de ce nom, qui veut s’inscrire dans une dynamique de développement durable et équilibré.
Je sais aussi qu’au-delà de ma petite personne de "Ti Komor", je symbolise et j’incarne toute une communauté comorienne, dont l’histoire est plus ancienne que celle de La Réunion, mais qui a connu, à l’instar de notre île, indubitablement, l’esclavage, l’engagisme et la colonisation.

Une histoire commune

Une telle similitude historique demeure-t-elle l’unique raison de cette importante présence de Comoriens dans cette île de La Réunion ? L’histoire m’a appris que les premiers Comoriens embarqués dans les navires à destination de l’île Bourbon venaient y chercher un mieux-être et principalement la liberté, car ici et à Mayotte, l’abolition de l’esclavage était déjà décrétée, déjà entrée en vigueur.
Pour mémoire, Mayotte a connu l’interdiction de la traite des esclaves dès le 9 décembre 1846, avant les trois autres îles : la Grande Comore le 29 mars 1904, Anjouan le 15 mai 1891 et Mohéli le 13 septembre 1868. Tandis qu’à La Réunion, c’était le 20 décembre 1848 et à l’île Maurice en 1835.
Ainsi, une fois engagé pour se rendre à La Réunion, dans les colonies, le Comorien bénéficiait d’un travail et, au terme de son contrat, il devenait citoyen libre. Alors il pouvait rester ici ou rentrer dans son pays d’origine. En dehors des Mohéliens qui n’hésitaient pas à prendre le chemin du retour, les ressortissants des autres îles préféraient s’installer définitivement dans ce pays d’accueil.
Ceci pour dire et pour affirmer solennellement que le Comorien était présent aussi à l’aube du peuplement de notre île. Et personne n’a le droit de l’ignorer et de l’occulter délibérément.
Une même communauté de destin

M. Paul Vergès, dans vos interventions, souvent, et naturellement quand vous abordez le sujet du peuplement de La Réunion, vous n’avez jamais oublié de mentionner aussi les Comoriens. Pour cette raison, je ne peux que vous en remercier au nom de tous les Comoriens.
Rares sont les personnalités politiques de ce pays qui le disent comme vous, sans le moindre complexe. Vous allez même plus loin, en affirmant que nous appartenons tous à une même communauté de destin.
N’est-ce pas vous qui avez inventé la très célèbre expression de « laboratoire humain » pour désigner La Réunion d’hier, d’aujourd’hui et de demain, qui, debout, doit relever tous les défis sociaux, économiques, culturels, grâce à son métissage et sa diversité acceptée, en s’ouvrant au monde et à son environnement immédiat.
La coopération inter-régionale, le co-développement, ces grands projets ont vu le jour grâce à vos talents de rassembleur infatigable.

La trahison du siècle

Comment ne pas vous rendre hommage, après tant d’années de combats politiques, parfois au risque et au péril de votre propre vie ?
Votre vision de l’avenir fait de vous un précurseur dans beaucoup de domaines. Notamment dans l’idée et le concept de la création d’une Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise (MCUR), ovationnée par une très forte majorité de Réunionnais, de gauche comme de droite.
Malheureusement, la trahison du siècle a eu raison, pour l’instant, de cette revendication légitime des Réunionnais.

La MCUR et le tram-train faradase !

Mais faut-il mettre la clef sous la porte de l’histoire de cette île, qui croit toujours à ce projet pour sa propre unité, à construire ensemble ? La réponse est non, mille fois non, parce que vous ne renoncez jamais à vos convictions, et surtout pas quand elles recueillent une très large adhésion auprès de la population réunionnaise.
C’est pourquoi nous disons en italien : sì ! MCUR faradase ! Oui, elle se fera ! Et oui aussi au tram-train faradase !
Notre peuple a besoin d’écrire lui-même sa propre histoire, la vraie, afin de la transmettre authentiquement à ses générations à venir. Je pourrais épiloguer autant, sinon avec une amertume et une déception révoltante, sur cette frustration insultante.
Mais je vais m’arrêter ici en concluant par deux citations, dont une d’origine populaire. « On a la société que l’on mérite ». Je pense que l’on mérite mieux que ce que nous subissons à présent.
Et « nous sommes ce que nous pensons ». Cette réflexion nous vient de la sagesse comorienne. À méditer pour toute la vie !


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