Hommage

Alice Pévérelly : Une vie au service de son peuple

Il y a 50 ans, disparition tragique d’Alice Pévérelly, ancienne directrice de "Témoignages"

Témoignages.re / 6 avril 2010

C’est le 5 avril 1960 qu’Alice Pévérelly a perdu la vie dans un accident sur la route de la Montagne, à 37 ans. Engagée dès son plus jeune âge dans les luttes de son peuple, elle a notamment été membre du Comité directeur de la section réunionnaise de l’UFF au moment de sa transformation en UFR. Membre fondatrice de la Fédération réunionnaise du PCF, elle participe au Congrès fondateur du Parti communiste réunionnais en 1959 et était secrétaire du PCR au moment de sa disparition.
Durant près de trois ans, Alice Pévérelly a été la directrice de "Témoignages", ce qui lui valut la saisie de tous ses biens à la suite de lourdes condamnations visant notre journal alors en lutte contre la fraude électorale.

5 avril 1960 – 5 avril 2010. Cinquante ans se sont écoulés depuis la disparition d’Alice Pévérelly : une Réunionnaise qui a fortement marqué l’Histoire de son île et dont Eugène Rousse se propose d’évoquer brièvement le souvenir dans "Témoignages" ce mardi 6 avril, soit au lendemain de ce 50ème anniversaire. Nous remercions ce grand "zarboutan nout kiltir" de nous avoir remis ce précieux et émouvant témoignage, qui est également un hommage particulièrement touchant à une ancienne directrice de notre journal, scandaleusement condamnée par la Justice, comme tous les autres directeurs.

Fille de l’horloger Ernest Pévérelly, Alice est née à Saint-Pierre le 24 juillet 1922. Elle a 20 ans lorsqu’elle épouse un prothésiste dentaire et se fixe à Saint-Denis où, après deux années d’études, elle obtient en 1947 le précieux diplôme de sage-femme. Au cours de ses études d’abord, puis dans l’exercice de sa profession, elle est témoin de l’extrême dénuement dans lequel vivent presque tous ses compatriotes.
Encouragée par son oncle Georges Pévérelly et par le docteur Raymond Vergès, elle décide de participer activement au combat visant à faire reculer la misère dans l’île et à y édifier une société plus égalitaire. Ceci la conduit à rejoindre les rangs des forces politiques, associatives et syndicales engagées dans la lutte contre le régime colonial auquel la stricte application de la loi du 19 mars 1946 aurait dû mettre fin à La Réunion.

De l’U.F.F. au P.C.R. …

Tout logiquement, elle adhère à la section réunionnaise de l’Union des Femmes Françaises (UFF) dès sa création, le 8 novembre 1946. Elle conserve sa place au Comité directeur de cette organisation lorsque celle-ci se transforme en Union des Femmes de La Réunion (UFR), le 14 septembre 1958.
Le 30 novembre 1947, Alice Pévérelly est co-fondatrice de la Fédération réunionnaise du Parti Communiste Français (PCF). Lorsque cette formation politique, dont elle est l’une des dirigeantes, devient le Parti Communiste Réunionnais, le 18 mai 1959, elle siège au Comité central et au secrétariat de ce nouveau parti.

… en passant par le C.D.R. …

Il me faut rappeler que devant les graves menaces qui pèsent sur les libertés à La Réunion, à la fin de la décennie 1940, les démocrates de l’île décident en mars 1949 de constituer un Comité de Défense des Libertés Républicaines (CDLR), dont le secrétariat est confié à Alice Pévérelly.
En mai 1958, après le coup de force des ultras d’Alger contre le gouvernement français, le CDLR se transforme en Comité de Défense de la République.

… et les luttes contre les fraudes électorales

Au sein de ce comité, l’UFF est représentée par Alice Pévérelly, qui est la seule femme à prendre la parole lors du puissant meeting organisé à Saint-Denis le 18 mai 1958. Meeting au cours duquel les démocrates réunionnais condamnent le coup de force d’Alger et affirment leur attachement au régime républicain.
C’est dans le cadre de la lutte pour le respect de la liberté que la sage-femme dionysienne fait courageusement face aux fraudeurs électoraux dans divers bureaux de vote de l’île. Elle est notamment présente à Sainte-Clotilde le 15 mars 1959, jour d’élection municipale, lorsque le jeune Héliar Laude est froidement assassiné par les gros bras de Gabriel Macé.

Des responsabilités syndicales

Parallèlement à ses activités politiques, Alice Pévérelly a assumé d’importantes responsabilités syndicales et cela dès 1948, année de son adhésion à la CGT (Conféfération Générale du Travail), qui compte alors quelque 14.000 adhérents.
Candidate sur la liste cégétiste au Conseil d’administration de la Caisse Générale de Sécurité Sociale le 16 mai 1953, elle est brillamment élue dans le "collège salariés". Sa liste obtient 13 sièges, contre seulement 5 sièges à l’unique liste concurente.
Il est bon de rappeler qu’au sein de la CGT, son ascension est rapide : à compter du 30 mai 1955, le poste de secrétaire administratif de la première force syndicale de l’île lui est confié.

Directrice de "Témoignages", lourdement réprimée

Comment ne pas se souvenir que la décennie 1950 est aussi celle de tous les dangers pour le journal "Témoignages", fondé le 5 mai 1944 par le docteur Raymond Vergès ?
À cette époque, le gouvernement ne cache pas sa volonté de museler la presse d’opposition, tant en France que dans l’Outre-mer français. En application de la loi Menjoz-Soustelle, obligation est faite aux directeurs de journaux couverts par l’immunité parlementaire de s’adjoindre un co-directeur.
C’est le cas du député Raymond Vergès, qui dirige "Témoignages" depuis le 2 décembre 1947. Celui-ci fait appel à Alice Pévérelly, qui accepte le poste qui lui est confié du 9 mai 1952 au 31 mars 1955.
À cette date, en raison des lourdes condamnations qui lui sont infligées pour délit de presse, elle passe le relai à Bruny Payet.

Une journée tragique, avec un agenda chargé

Tous ses biens ayant été saisis, Alice Pévérelly ne peut plus désormais se déplacer qu’en empruntant la voiture de Pierre Rossolin, un postier engagé dans les mêmes combats qu’elle. Des combats emblématiques, menés dans des conditions difficiles, pour la défense des libertés et de la dignité des Réunionnais. C’est au volant de cette voiture qu’elle trouve la mort le 5 avril 1960.
À son agenda de ce mercredi 5 avril, Alice Pévérelly mentionne, outre ses activités professionnelles qui lui prendront toute la matinée, une rencontre avec des sage-femmes à Saint-Paul, suivie d’une réunion avec les responsables de la section du PCR de Saint-Paul et d’une visite à une famille saint-pauloise éprouvée par un deuil.
A son retour au chef-lieu, elle doit assister à une réunion du secrétariat du PCR. Mais il lui faut au préalable parcourir seule les 33 km de la route de la Montagne. Une route dangereuse parce que non bitumée et dépourvue de parapet dans sa partie haute qui longe les gorges profondes de plusieurs torrents, dans un décor dantesque.
Arrivée au point kilométrique 19,8, la voiture quitte soudainement la route et fait une chute presque verticale de 200 mètres. Il est alors 13 heures 45.

Un vibrant hommage

Le corps d’Alice Pévérelly ne poura être amené à son domicile de la rue Félix Guyon à Saint-Denis que le lendemain à l’aube.
Dès que la triste nouvelle est diffusée par Radio Saint-Denis, des travailleurs accourus de toute l’île viennent se recueillir sur la dépouille de la défunte.
À 17 heures, suivi d’une foule énorme, le cercueil recouvert d’un drapeau rouge est transporté au cimetière de l’Est, où il est placé dans le caveau du docteur Vergès, après un vibrant hommage rendu à celle qui venait de tomber en plein combat, à l’âge de 37 ans.

Eugène Rousse


Kanalreunion.com