Hommage

Disparition d’Albert Jacquard (1925-2013) : Il avait ravi le public réunionnais en 1991

Un grand homme vient de nous quitter

Témoignages.re / 13 septembre 2013

C’est un grand homme qui vient de nous laisser à notre terre qui "parfois est si jolie" selon les paroles du poète Jacques Prévert. Un grand homme dont les pensées généreuses et la parole libre continueront à nous donner le goût de vivre en nous battant.



JPEG - 38.7 ko
Lors d’une invitation de la Commission Culture Témoignages en 1991, Albert Jacquard est allé à la rencontre d’élèves.

Car Innombrables furent ses combats, pour la sauvegarde de la planète, pour les mal-logés, pour les sans-papiers, pour la paix, contre le racisme, contre les prisons déshumanisantes, contre le nucléaire mortel, contre les jeux faits au nom de la paix, mais qui transforment en spectacle onéreux la rivalité entre humains. S’il y a un premier, il y a aussi un dernier, avait-il coutume de dire.

Or, Albert Jacquard avait la passion de l’égalité et toute son énergie allait vers les plus démunis. À l’instar de saint François d’Assise, il était habité par Le souci des pauvres , titre d’un de ses ouvrages.

En même temps, généticien de formation — il a été longtemps Directeur de l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques) — il savait que chaque individu est différent par son héritage génétique, il est singulier, unique. C’est pourquoi la notion de race, qui prétend regrouper des individus prétendument semblables par un trait commun (couleur de peau…), n’a aucune valeur scientifique. C’est une construction sociale dont le colonialisme a eu besoin et qui perdure.

Un intellectuel engagé

À partir de là, Albert Jacquard demandait le respect à la fois de la singularité de chacun et l’égalité de ses droits. D’où plusieurs ouvrages : Eloge de la différence (1981 ) Moi et les autres (1983 ), Tous différents, tous pareils (1991). Il a constamment souligné combien nous avons besoin des autres pour nous construire, pour exister. "Je suis les liens que je tisse" disait-il.

Il était donc un intellectuel engagé. Si le philosophe Jean-Paul Sartre avait popularisé cette expression juste après la Seconde Guerre mondiale, Albert Jacquard incarnait cette figure de manière très concrète, au plus près des gens, présents à leurs côtés quand ceux-ci occupaient des logements vides ou manifestaient pour que leur situation administrative "d’immigrés" soit régularisée.

Il vivait ses idées, avec les autres

Dans son ouvrage biographique au titre explicite Idées vécues , il racontait qu’il avait été longtemps un intellectuel à l’abri de sa bulle conceptuelle ; il en gardait quelque regret, sinon des remords. Mais à partir du moment où il a regardé autour de lui et jugé que ce qu’il voyait était insoutenable, insupportable, il a été un lutteur infatigable.

En fait, il savait allier très étroitement ses exigences de scientifique et ses valeurs d’humaniste. Oui, ses idées, il les vivait, avec les autres

C’est pourquoi il a constamment invité à la lucidité. Ainsi dans un ouvrage collectif Les scientifiques parlent… il écrivait : "Les pires dangers proviennent de notre incapacité à regarder en face, avec une imagination suffisante, la réalité d’aujourd’hui." (1988). En particulier, il poussait un cri d’alarme par rapport au danger d’une progression démographique, lourde de problèmes à long terme insolubles.

Le devoir de lucidité

"Six milliards d’hommes en sursis ? " telle fut la question adressée au public réunionnais, lors de conférences tenues à St-Pierre et à St-Denis, à l’invitation de la Commission Culture Témoignages en novembre 1991. La salle du Théâtre de Champ Fleuri, qui doit bien contenir presque 1.000 places, n’avait pas été suffisante pour accueillir tout le public, dont une partie a assisté à la conférence dans l’entrée du théâtre.

Il est resté parmi nous deux semaines, pour mieux rencontrer les divers publics. Si les personnalités invitées par la CCT allaient régulièrement dans les collèges et les lycées, Albert Jacquard s’est également adressé à des enfants de l’école primaire. Et ce scientifique de haut vol s’est fait comprendre et il a enthousiasmé ces jeunes. Nul doute qu’ils s’en souviennent ! Il avait voulu aussi se rendre dans le cirque de Mafate pour vérifier si l’on pouvait parler d’isolat démographique.

Son dernier appel, il l’avait lancé avec une autre grande figure d’indigné, d’engagé, Stéphane Hessel en parrainant un ouvrage Exigez ! le désarmement nucléaire total (2012). Toujours chez lui ce souci du futur : l’humanité fera-t-elle ce qu’il faut pour préserver la vie ? Si le nucléaire la menace, nos modes de consommation aussi. Nous croyons que les ressources sont illimitées, nous ne voulons pas voir les conséquences sociales et écologiques de notre course au "toujours plus". Voici venu le temps du monde fini, avait-il écrit en 1991 en reprenant à son compte l’expression de Paul Valéry et en argumentant. C’est pourquoi Albert Jacquard, comme d’autres philosophes tels Ivan Illich, André Gorz, Serge Latouche, Pierre Rahbi, invitait à "la décroissance", une décroissance joyeuse, heureuse où les humains cesseraient d’être esclaves de faux besoins et de vains désirs.

Albert Jacquard était habité par deux sentiments opposés :" l’émerveillement" devant l’homme, devant tout humain, mais aussi "l’angoisse" face à ce qui pourrait arriver si nous manquons de lucidité et de volonté. Il ajoutait un troisième mot-clé : "l’urgence".

Il est parti. Il nous laisse ses paroles. À nous de choisir ce que nous en ferons !

Brigitte Croisier


Kanalreunion.com