Hommage

Hommage à un planteur réunionnais victime de la répression : Thomas Soundarom

Il y a 44 ans : des Réunionnais décident de résister aux CRS à Saint-Louis

Eugène Rousse / 5 février 2016

En 1961, le gouvernement ne défendait pas les intérêts des planteurs. Ils étaient sacrifiés pour protéger les producteurs de sucre en France. Parce qu’ils ne voulaient pas être ruinés, ils ont décidé de se lever. Avec le soutien du PCR et de la population, ils ont résisté à Saint-Louis. Le mouvement pacifique commencé le 5 février 1962 a eu pour seule réponse la répression. Le lendemain, Thomas Soundarom était assassiné d’une balle en pleine poitrine. Son meurtre ne fit l’objet d’aucune enquête. La justice a ensuite été utilisée pour emprisonner des planteurs et des communistes, après des aveux arrachés sous la torture.

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Réunion de planteurs avec le Parti communiste.
On reconnaît Hyppolite Piot, ancien maire de Saint-Louis, au premier rang.

Le 5 février 1961 commençait à Saint-Louis une action pacifique des planteurs qui refusaient d’être ruinés par les décisions du gouvernement relayés à La Réunion par les usiniers. Tout est parti d’une manifestation devant l’usine du Gol, soutenue par le PCR et la population. En réponse aux refus des planteurs d’être ruinés, le pouvoir a envoyé les forces répression qui ont chargé la foule sans sommation. Contraints de battre en retraite face à la résistance, les gendarmes et les CRS sont revenus le lendemain en nombre et puissamment armés. Thomas Soundarom est mort lors des affrontements, tué d’une balle en pleine poitrine. Son meurtre ne fit l’objet d’aucune enquête. La justice a ensuite été utilisée pour emprisonner des planteurs et des communistes, après des aveux arrachés sous la torture. 6 ans après la victoire de Quartier Français, le gouvernement menait une grande contre-offensive en utilisant la fraude électorale et les violences. Cette période de répression fut marqué par les accords signés en 1969 qui sont le point de départ de la crise qui a amené la filière canne-sucre dans sa situation actuelle. Depuis 1969, le planteur n’est plus propriétaire de sa canne. Ce changement structurel a abouti à la ruine de 20.000 petits et moyens planteurs, à la fermeture de toutes les usines sauf deux et à la disparition des industriels réunionnais du sucre. L’an prochain, la filière canne-sucre connaîtra un changement structurel encore plus important : la fin du quota et donc de la protection qui garantit l’écoulement de tout le sucre réunionnais vers l’Europe à un prix rémunérateur. C’est la conséquence d’une décision prise par l’Union européenne avec le soutien de la France. Dans un ouvrage publié en 2010 sous le titre « Hommage à 7 martyrs réunionnais », Eugène Rousse avait fait un compte rendu de ces deux journées tragiques, marquées par le meurtre de Thomas Soundarom. Nous le reproduisons ci-après, avec des intertitres de Témoignages :

« Ce Saint-Louisien de 42 ans a été tué par des gendarmes en 1962 à Saint-Louis, à l’angle de la rue Verte et de la route nationale, lors d’une manifestation de planteurs exprimant leur colère devant la ruine qui les menace. Ses meurtriers n’ont jamais été inquiétés.

Au début des années 1960, les planteurs de canne de La Réunion prennent conscience qu’ils doivent s’engager dans des luttes très dures, s’ils veulent sauver leur profession. Dès le mois de juin 1961, ils expriment leur vive inquiétude à l’annonce d’un plan de fermeture d’usine décidé unilatéralement par les usiniers.

La trahison du gouvernement

Fin 1961, au terme de la coupe, les planteurs apprennent que la production de sucre pour la campagne 1961 se chiffre à 263.000 tonnes, contre 217.000 tonnes pour la campagne précédente. À titre de comparaison, les productions de sucre pour les campagnes 2003, 2004, et 2005, s’est élevée respectivement à 207.000, 221.000 et 202.000 tonnes.

Compte tenu de cette production record de 1961, les planteurs estiment fort logiquement que leur revenu de 1961 ne doit pas être inférieur à celui de 1960. Tout aussi légitimement, ils estiment que le moment est venu de réclamer non seulement une répartition plus équitable des produits et produits dérivés de la canne, mais aussi un règlement plus rapide de la campagne sucrière.

S’agissant de cette dernière revendication, une désagréable surprise attend les planteurs : fin novembre 1961, ils en sont encore à attendre la seconde avance de 400 francs CFA par tonne de canne, qui depuis 1957, leur était payée début novembre.

Autre mauvaise nouvelle : le 2 novembre 1961, cédant à la pression des betteraviers métropolitains, le gouvernement fixe à 192.236 tonnes seulement, le contingent de sucre réunionnais payé au prix garanti (26,66 francs CFA le kg). Le reste de la production, soit 70.664 tonnes, étant acheté à un prix nettement inférieur.

20.000 planteurs refusent la ruine

En conséquence, pour la production de sucre de 1961, supérieure de 20 % à celle de 1960, le gouvernement ne donnera pas un seul franc de plus qu’en 1960. Par ailleurs, la Commission consultative de l’agriculture, réunie à Saint-Denis le 8 novembre 1961, décide de fixer à 84 francs par tonne de canne, la somme due aux planteurs pour l’alcool, alors que cette somme atteignait 124,60 francs pour la campagne 1957.

Le petit planteur réunionnais fait alors ses comptes : pour une production de 100 tonnes en 1960, qui passerait par hypothèse à 120 tonnes en 1961, il enregistrerait une perte de 19.000 francs. Ainsi, avec 20 % de cannes en plus, la chute de revenu serait de 8 % pour un taux d’inflation atteignant 5,6 % en 1961.

Ne se résignant pas à être acculés à la ruine, les 20.000 petits planteurs de l’île n’entendent pas faire les frais de la très coûteuse guerre d’Algérie. Ils décident de descendre dans la rue pour crier leur indignation et leur colère.

Soutien du PCR et de la population

Soutenus par le PCR, qui condamne avec force un mode de partage anachronique et injuste des richesses produites par le monde du travail, les planteurs et ouvriers agricoles organisent dans la plupart des communes de l’île de puissants rassemblements.

À Saint-Louis, la mobilisation est encore plus importante qu’ailleurs, car la direction de l’usine du Gol s’obstine à vouloir retenir 6 kg de sucre par tonne produite par les planteurs, en compensation de l’eau d’irrigation provenant du Bras de Cilaos, dont le prix est fixé unilatéralement par l’usine est de plus en plus élevé. Aussi, les planteurs décident-ils de se rassembler le lundi 5 février 1962 dès l’aube devant l’usine du Gol. À proximité de cette usine, ils édifient sur la RN1 des barrages filtrants destinés à alerter l’opinion et à forcer l’usinier et les élus de la ville à engager le dialogue avec eux.

S’ils ne reçoivent aucune visite des élus, dont la plupart ont fui la commune, ils ont la grande satisfaction d’enregistrer des témoignages de solidarité de toutes les couches de la population, dont plusieurs dizaines de représentants sont présents devant le marché et l’hôpital local, à une centaine de mètres du pont de la ravine du Gol, où un barrage a été édifié en fin de matinée.

C’est cette sympathie, suscitée par l’action des planteurs, qui irrite le préfet Jean Perreau-Pradier à un point tel, qu’il demande aux gendarmes envoyés en renfort devant l’usine du Gol et aux CRS venus de Saint-Pierre d’intervenir avec fermeté afin que les barrages soient levés.

Au Gol, selon « le JIR », les gendarmes font « un usage abondant de grenades lacrymogènes » pendant que les planteurs répliquent par des jets de galets et de projectiles divers.

Femmes, vieillards et enfants chargés sans sommation

Quant aux CRS venus du Sud, après avoir rangés leurs lourds véhicules à proximité du pont de la ravine du Gol vers 17 heures, ils se dirigent à pied vers la foule qui occupe les abords du marché et de l’hôpital. Et là, sans la moindre sommation, ils chargent brutalement femmes, vieillards et enfants et procèdent à un tir nourri de grenades lacrymogènes faisant plusieurs blessés. L’énergique riposte des planteurs contraint toutefois les CRS à se réfugier dans la cour de l’hôpital.

Vers 18 heures, gendarmes et CRS quittent Saint-Louis pour n’y revenir en nombre beaucoup plus important que le lendemain à 15 heures 30. À leur départ, les manifestants occupent les artères les plus importantes de la ville pendant que des « éléments incontrôlés » mettent à sac l’hôtel de ville ainsi que certains magasins de l’avenue principale.

Curieusement, ces scènes de pillage ne provoquent aucune réaction de la police, pourtant présente au commissariat tout proche. On a des raisons de penser qu’une telle passivité, tolérée par la préfecture, visait à discréditer le mouvement des planteurs.

Aucune enquête sur le meurtre

Le retour, le mardi 6 février en milieu d’après-midi, d’un imposant service d’ordre provoquera de violents affrontements, qui vont durer plus de deux heures.

Après s’être regroupés dans la cour de la mairie, CRS et gendarmes casqués, armés et protégés de boucliers entreprennent de faire évacuer l’ancienne RN1, artère principale de la ville. Les manifestants, au nombre de plusieurs centaines, se replient alors vers la place de l’église, face à la mairie et à la rue Verte en s’abritant derrière de grands arbres bordant la chaussée. Ils font feu sur la foule composée surtout de planteurs de La Rivière. À 17 heures, l’ouvrier agricole, Thomas Octave Soundarom, âgé de 42 ans, est atteint d’une balle en pleine poitrine. Transporté immédiatement sur un trottoir par des manifestants, le cadavre sera conduit, dans la soirée, à la morgue de l’hôpital de Saint-Pierre, par des policiers.

C’est d’ailleurs le commissaire de police de Saint-Louis qui se présentera à l’état-civil de la ville pour la déclaration de décès. Une telle prise en charge du cadavre de Soundarom, ainsi que l’absence d’enquête relative au meurtre de ce dernier, paraissent pour le moins étranges. Précisons que la fusillade de la rue Verte a fait d’autres victimes, dont un planteur de La Rivière, atteint d’une balle qui lui a traversé complètement le bras.

Aveux arrachés sous la torture

Si les agressions commises le 5 février et les crimes du 6 février sont restés impunis, les manifestants eux, par contre, ont été victimes d’une ignoble répression. Sur la base d’aveux extorqués sous les coups, des arrestations suivies de condamnations sévères ont eu lieu après les journées des 5 et 6 février. Dès le lundi 12 février, le Tribunal de Saint-Pierre condamne pas moins de 15 manifestants à des peines allant jusqu’à 3 ans de prison pour certains.

Des dizaines de personnes sont convoquées au commissariat ou à la gendarmerie, où la garde à vue s’effectue dans des conditions épouvantables. Il s’agit en fait de véritables tortures.

Ainsi, le militant communiste Louis Abner, ancien cheminot, est arrêté sous l’invraisemblable prétexte qu’il aurait fait feu sur un gendarme. Pendant son interrogatoire au commissariat de Saint-Louis, il reçoit notamment un coup de bascule de fenêtre qui lui casse plusieurs dents. Il purgera 8 mois de détention préventive avant d’être remis en liberté. La preuve de son innocence ayant été apportée.

Le fils de Louis Abner, Roland, restera en détention préventive pendant plusieurs mois. Des instituteurs seront eux aussi inquiétés et traduits en correctionnelle ; les policiers se permettant même de pénétrer dans le collège de la ville, pendant les heures de classe, pour mener leur enquête.

Bref, en ce mois de février 1962, la Préfecture s’est efforcée de démontrer qu’aux demandes de négociation des planteurs elle n’entendait répondre que par la répression.


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