Hommage

Jamais un Réunionnais n’a reçu autant d’hommages du monde entier

Nouveaux hommages à Jacques Vergès

Témoignages.re / 22 août 2013

Tout le monde a entendu parler de l’ampleur de la cérémonie funèbre qui s’est déroulée avant-hier à Paris, lors des obsèques de Jacques Vergès à l’église Saint-Thomas-d’Aquin. Des centaines de personnes — dont une quarantaine d’avocats — venues de nombreux pays ont participé à cette cérémonie et lui ont donné une grande ampleur. Il en est de même des condoléances exprimées à sa famille et des hommages qui ont été rendus à Jacques Vergès dans les médias. "Témoignages" en a déjà publié un certain nombre. D’autres ont paru ces derniers jours. Nous en publions des extraits ci-après, avec des intertitres de "Témoignages". Ils montrent à quel point jamais la vie et l’œuvre d’un Réunionnais n’ont été saluées à ce point dans le monde entier. D’où l’importance de continuer ses combats…

Sous le titre « Jacques Vergès : l’Algérie salue un héros », la journaliste Mélanie Matarese [1] a publié dimanche dernier dans le journal algérien "Al Watan" un article suite au décès de Jacques Vergès. Voici le texte de cet article :

«  C’est avec une très grande tristesse que j’ai appris le décès de notre valeureux compagnon de lutte, ardent militant anticolonialiste, éminent avocat qui a marqué de son empreinte l’histoire du barreau et a apporté une inestimable contribution à la lutte de libération de l’Algérie. En ce qui me concerne, s’ajoute le chagrin tout particulier que je ressens devant la perte d’un ami de longue date, cher à mon cœur, et dont je salue ici avec émotion la mémoire » .

Le Président Bouteflika (rentré en Algérie le 16 juillet) n’est pas le seul en Algérie à avoir réagi au décès de Jacques Vergès.

« Adieu Mansour ! »

« Adieu Mansour ! », pouvait-on lire vendredi en "Une" du quotidien "Le Jeune Indépendant". Les témoignages de ceux qui l’on rencontré sont nombreux.

Dans "L’Expression", dont le directeur de la rédaction consacrait aussi sa "Une" à un billet, « Vergès et moi » pour raconter sa rencontre avec l’avocat, l’avocat Miloud Brahimi raconte que c’est à l’hôtel “Aurassi”, à Alger, que Jacques Vergès « développa sa plaidoirie pour l’affaire Barbie » .

« Mettre en cause la légitimité du système colonial »

Un journaliste du "Soir" raconte aussi sa venue en 2007 pour la sortie du documentaire de Barbet Schroeder, "L’avocat de la terreur" : « À ce moment, deux dames entrent dans le hall presque en courant. Elles sont toutes émues. Elles expliquent à Jacques Vergès qu’elles sont venues le remercier d’avoir défendu leur père militant du FLN durant la guerre de Libération nationale ».

Un autre quotidien, "Reporters", rappelle qu’il « s’était particulièrement illustré dans la stratégie dite de "défense de rupture", qui consistait notamment à renverser les termes du procès et mettre en cause la légitimité du système colonial et en stigmatiser les méthodes répressives et le non-respect des normes constitutionnelles ».

Il a pris un « grand risque »

L’historien Abdelmadjid Merdaci relève dans "Algérie News" qu’il a pris un « grand risque » en créant « un collectif des avocats du FLN » , et se souvient qu’il n’avait que « dix-huit mois d’expérience lorsqu’il fut appelé en Algérie pour défendre une jeune militante du FLN, Djamila Bouhired, condamnée à mort pour avoir déposé une bombe dans un restaurant de la communauté française (qu’il épousera après l’indépendance - NDLR). Pour l’Algérie, Vergès est un héros ».

Omar Boudaoud et Ali Haroun, anciens présidents de la Fédération de France du FLN, ont cosigné un article dans "Liberté" pour saluer celui resté célèbre de ce côté de la Méditerranée pour son « Entre les Algériens et moi, ce fut un coup de foudre ».

« Un modèle à suivre »

« Vergès, avec ses confrères Benabdallah, Bendimerad et Oussedik, écrivent-ils, n’ont jamais cessé de dénoncer à la conscience du peuple français et à l’opinion mondiale la sinistre parodie qui alimentait en victimes algériennes l’effroyable guillotine ».

Pour Saïd Abadou, secrétaire général de l’ONM, « ce militant honorable qui a bravé toutes les intrigues tramées par les autorités coloniales françaises restera un modèle à suivre par les générations aspirant à la liberté et à la dignité non seulement en Algérie, mais au niveau mondial ».

« Un grand nom de la Révolution algérienne »

Honoré par l’Algérie en janvier dernier pour ses « nobles actions » par le Consul général d’Algérie à Paris, Jacques Vergès donnera son nom à la prochaine promotion d’avocats du barreau d’Oran, a annoncé hier le bâtonnier Ouahrani Lahouari. Le célèbre avocat avait assisté à trois sorties de promotions (2006, 2008 et 2010).

« Me Vergès avait également visité le Palais de justice d’Oran, a ajouté le bâtonnier, se prêtant volontiers tant aux dédicaces qu’aux photos souvenirs à la satisfaction des jeunes avocats qui avaient en face d’eux un grand nom de la Révolution algérienne et des prétoires  » .

L’hommage d’un confrère avocat

Voici des extraits d’un texte publié le 20 août par Eric Morain, avocat au barreau de Paris (ancien collaborateur de Jean-Marc Varaut), suite au décès de son confrère Jacques Vergès.

« (…) D’aucuns ont affirmé qu’il n’était pas un "modèle d’avocat". J’ignore ce que c’est. J’ai des admirations, mais aucun modèle, tellement ce serait vain. Nous prêtons serment d’indépendance, il y a donc autant de modèles que d’avocats et nous sommes bientôt 50.000 ; il n’y a donc pas de modèle. Et à ces faiseurs de modèles, ces modélistes qui formalisent et standardisent, j’ai envie de leur dire que lorsqu’on a sauvé de la peine de mort requise plusieurs de ses clients, on a le droit, presque imprescriptible, au beau titre d’avocat, avec un grand A. Sans discussion, ni ergotage.

Comme le disait un des grands avocats du siècle passé, « quand on n’a pas vomi derrière les grands poêles qui ornent le Palais après avoir entendu un avocat général requérir la peine de mort contre son client, on n’a pas été pleinement avocat » .

Il paraît qu’il manquerait d’empathie dans sa théorisation de la défense de rupture ? Outre qu’on rappellera que l’ouvrage "De la stratégie judiciaire" qui l’a fait connaître a été publié aux Editions de Minuit dirigées par Jérôme Lindon (un autre subversif), il s’agit d’un essai d’un avocat combattant ; on ne demande pas à celui qui revêt sa robe comme une battle-dress d’avoir de la compassion ; il s’agit de défendre, encore, toujours, contre tous s’il le faut. (…)

J’ignore s’il a dérapé, j’ignore si, emporté par la passion de défendre, ses mots ont dépassé sa pensée et surtout la délicatesse qui doit nous animer ; si tel avait été le cas, il aurait été poursuivi par ceux qui l’éreintent aujourd’hui et condamné moult fois et même radié ; mais il savait accueillir les jeunes avocats comme peu ou plus savent le faire, il invitait chez Charlot, il répondait aux invitations de la Conférence, il faisait campagne chez son ami François Gibault, il avait la confraternité, peut-être parfois choisie, chevillée au corps, il récitait des poèmes derrière son grand bureau de la rue de Vintimille et vous montrait, avec gourmandise, la liste de ses dix clients — jamais plus — inscrits sur une petite fiche Bristol.

Il a exercé son métier pendant plus de 50 ans, on lui a craché dessus, on l’a détesté, mais aussi admiré, c’est la marque de ceux qui marquent ; le consensus est la marque des tièdes qu’on vomit (…). »
Décès de Me Jacques Vergès

« C’est un grand Réunionnais qui nous a ainsi quittés »

Voici un message de condoléances du Conseil d’administration de l’Association musulmane de La Réunion (AMR), adressé à Paul Vergès.

Monsieur le Sénateur,

C’est avec beaucoup de tristesse et de regret que nous avons appris le décès de votre frère, Maître Jacques Vergès.

Votre famille est ainsi à nouveau endeuillée cette année et a à affronter des moments de peine et de douleur.

Au nom du Conseil d’administration de l’Association musulmane de La Réunion (AMR) et en mon nom personnel, nous vous présentons, à l’occasion de la perte d’un être qui est très cher, à ses enfants, à vous-même et à vos proches, nos sincères condoléances.

Connaissant les engagements du défunt toute sa vie durant, et en particulier sa participation à la libération de la France lors de la Seconde Guerre mondiale, et son combat contre le colonialisme et les injustices, c’est une riche page de l’histoire familiale, mais aussi française et internationale qui est ainsi tournée.

C’est un grand Réunionnais qui nous a ainsi quittés, à un moment où notre île est confrontée à une grave situation économique, sociale et identitaire, connaît un manque cruel de personnalités d’envergure, et aurait besoin de toutes ses forces vives.

En vous réitérant nos condoléances, veuillez agréer Monsieur le Sénateur, nos respectueuses salutations.

Houssen Amode

[1Après des études sur le monde arabe et musulman, plusieurs périples en Israël et dans les territoires palestiniens, un Prix "Jeune journaliste" de la Fondation Varennes, Mélanie Matarese a choisi de s’installer en Algérie, où elle travaille comme journaliste depuis 2006. De Reggane, région ravagée par les essais nucléaires français, au désert saharien en passant par les tréfonds des régions Nord les plus touchées par le terrorisme, elle a réalisé plusieurs reportages et enquêtes pour "El Watan", le premier quotidien francophone du pays. Aujourd’hui, elle est rédactrice en chef de l’édition du week-end.


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