Hommage

Joséphine Cerveaux : elle était de « ces gens de peu » qui consolent nombre d’entre nous…

Nos peines

Témoignages.re / 14 juin 2011

Joséphine Cerveaux aurait fêté le 26 juin prochain son quatre-vingt-sixième anniversaire. Elle nous a quittés dans la nuit de samedi à dimanche, après une rapide hospitalisation quarante-huit heures auparavant.

Si l’occasion lui avait été donnée de croiser son chemin, nul doute que Pierre Sansot, le célèbre anthropologue, aurait alors choisi de consacrer à cette dame un chapitre de son livre “Les gens de peu”.

D’elle qui vécut toute sa vie au Port, d’abord dans le quartier de l’Église Sainte Jeanne d’Arc et ensuite à la SIDR, sans jamais se faire remarquer et qui savait offrir à chacun une attention pleine d’affection et de bienveillance, on peut dire qu’elle était du petit peuple. « Le petit peuple, le menu peuple, a écrit Pierre Sansot dans “Les gens de peu” (Sociologie d’aujourd’hui – février 1992), il se faufile, il est délicat, il est fragile alors que le peuple, en lui-même, évoque la puissance, les remuements, les grondements assourdissants de l’océan. Le peu ne présuppose pas la petitesse ou la mesquinerie, mais plutôt un certain champ dans lequel il est possible d’exceller… Sans doute vaut-il mieux manifester de la grandeur dans le peu que demeurer indécis, épais, risible, incapable d’un beau geste dans l’aisance… ».

Celle que nous appelions affectueusement « Fifine » aura passé sa vie à s’occuper de son entourage. Les cinq enfants de sa sœur cadette apprirent à lire sur ses genoux. Ce fut son « premier engagement » auprès des autres. Un temps dont se souvient avec reconnaissance chacun de « ses petits » aujourd’hui adultes et en charge de familles. Bien plus tard, employée par la Ville à la préparation des repas pour les tous petits, elle put, tout en se donnant à cette tâche dont elle aimait souligner la noblesse, travailler pour une modeste retraite. Une retraite qui suffisait à celle qui savait se contenter de ce qu’elle a, c’est-à-dire de peu.

Il y a une quinzaine d’années de cela, sa route croisa celle d’une dame fort âgée et diminuée par la maladie. Cette personne vivait seule, pas bien loin de chez elle. Elle en fut bouleversée. Elle choisit de répondre au regard qui montrait alors l’immense désarroi devant le vide que la vielle femme sentait chaque jour la cerner un peu plus. Un regard qui disait long sur son besoin de trouver un refuge fait d’humanité. Madame Eugénie Cramont vint habiter chez celle qu’elle appellera alors « Manman », dans une pièce qui fut dégagée avec amour et conscience.

Sans qu’elle le crie sur tous les toits, Joséphine Cerveaux fut donc assistante pour « Personne âgée dépendante ». Une assistante sans le moindre diplôme, sinon celui que lui donnaient son sens de l’écoute ainsi que sa délicatesse vis-à-vis de ceux qui étaient encore plus dans le besoin qu’elle. Sinon aussi le diplôme qu’elle avait acquis tout au long de sa vie, « … débarrassée en quelque sorte, pour reprendre les mots de Pierre Sansot, des soucis d’une carrière et d’un avenir » et toute entière occupée à appréhender « d’un œil vivace, parfois gourmand, le présent tel qu’il s’offrait à elle ».

A l’heure où le gouvernement finit de consulter les Françaises et les Français sur les mesures que pourrait contenir un projet de loi à soumettre à l’automne prochain aux députés et sénateurs de la République, il n’est point inutile que soit souligné qu’ils sont quelques-uns dans notre île, et sans doute aussi en France continentale et outre-mer, qui savent s’occuper de nos vieux totalement dépendants. Avec comme seule formation la volonté d’aider ceux qu’ils voient condamnés à la plus lourde et cruelle des solitudes.

Joséphine Cerveaux l’a bien montré : elle était de ces « gens de peu » qui ne sont pas toujours reconnus dans un monde dont l’échelle a pour fondement l’économique. Dans ce monde avec ses valets et ses mouchards, mais, il est vrai aussi, avec également ses anges au grand cœur qui avancent et agissent dans des élans de fraternité et d’humanité.

Raymond Lauret


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