Hommage

L’engagement exemplaire d’un militant

Il y a 4 ans, Jean-Marcel Courteaud nous quittait

Manuel Marchal / 3 septembre 2012

C’était le premier lundi de septembre. La Réunion venait d’apprendre la nouvelle de la disparition de Jean-Marcel Courteaud. La veille, "Témoignages" avait appris le décès de son directeur. Ce premier dimanche de septembre, c’était il y a quatre ans. Mais ce qu’a montré Jean-Marcel Courteaud tout au long de sa vie doit nous inspirer, surtout à l’heure de la reconstruction.

Nous étions en 2008 et en ce premier lundi de septembre, une foule nombreuse se pressait dans le local de la section communiste du Port où reposait Jean-Marcel Courteaud. L’heure était venue de rendre un dernier hommage à celui qui a assumé pendant 17 ans la direction de “Témoignages”, c’est-à-dire la responsabilité la plus exposée de La Réunion aux poursuites judiciaires. Arrivés de toute l’île, les militants sont venus saluer celui qui était leur camarade, puis un imposant cortège s’est alors rendu au cimetière paysager du Port.
La veille, la nouvelle s’était répandue dans tout Le Port, la ville où il a grandi. Jean-Marcel venait d’être emporté par une longue maladie, c’était le 31 août 2008. Le lendemain, 1er septembre, Élie Hoarau, secrétaire général du Parti communiste réunionnais, a eu la responsabilité de prononcer l’oraison funèbre de notre camarade.
Le propos d’Élie Hoarau continue de faire réfléchir, quatre ans après. Car les actes de la vie de Jean-Marcel Courteaud sont l’exemple même de ce que le Parti communiste réunionnais veut reconstruire : un parti rénové, débarrassé des séquelles de l’époque coloniale. Parmi ces actes, deux retiennent l’attention : le retour de Jean-Marcel au pays, et son engagement à la direction de "Témoignages".

Démission de la fonction publique pour rester à La Réunion

Tout d’abord son retour au pays. Parti avec ses parents en France à 21 ans, Jean-Marcel Courteaud a poursuivi des études en France. Il était en même temps très actif au sein de l’UGTRF, avec notre regretté camarade Marcel Soubou notamment. Une fois sa formation terminée, il aurait pu se mettre à la recherche d’un poste de cadre en France. Cela n’a pas été son choix.
Il décida de travailler à La Poste pour obtenir le statut de fonctionnaire. Ce qui l’intéressait n’était pas la sécurité de l’emploi ou la surémunération en cas de mutation dans son île natale. Il voulait juste bénéficier du voyage gratuit à La Réunion que l’administration offrait à chaque fonctionnaire originaire de notre île, le congé bonifié.
Dès son arrivée, sa décision était prise : rester à La Réunion. La conséquence : renoncer à jamais à une carrière dans la fonction publique. C’était en 1981. Il n’avait qu’une ambition : servir le Parti communiste réunionnais. Il s’est mis en rapport avec ses camarades, et aussitôt il était sur le terrain de la lutte.

Directeur à "Témoignages"

Ensuite son engagement à "Témoignages". Quand il revient au pays, Jean-Marcel demande comment il peut être le plus utile. Le PCR ne lui demanda pas d’être élu, il lui confia, rappelle Élie Hoarau, la tâche la plus difficile : "Témoignages".
Secrétaire de rédaction et monteur, Jean-Marcel Courteaud était directeur de publication de 1991 à 2008. C’était la tâche la plus difficile, car elle demandait une implication constante avec la menace constante des poursuites judiciaires.
Depuis le début de son existence, "Témoignages" a toujours été la cible du pouvoir. Tous ses directeurs ont été condamnés, et Jean-Marcel Courteaud n’allait pas faire exception à la règle. Il est en effet beaucoup plus facile pour le pouvoir de viser le directeur d’un journal d’opinion que de s’en prendre à un élu qui peut s’appuyer sur la légitimité que lui donne le suffrage universel.
Ce travail, Jean-Marcel Courteaud l’a accompli jusqu’à sa mort en ayant un rapport à l’argent exemplaire. Il vivait modestement.
Depuis 2008, Jean-Max Hoarau lui a succédé. Et pour lui aussi, le pouvoir réserve ses flèches.

Un exemple à suivre pour la Reconstruction

Au moment où le Parti lance sa reconstruction, Jean-Marcel Courteaud est l’exemple des valeurs que le PCR veut remettre en avant : la solidarité, le refus des honneurs et de l’argent, l’engagement à renforcer l’idéal de libération du peuple réunionnais à l’aide de son Parti.
Jean-Marcel Courteaud n’était pas un élu, il était bien Plus.

 Manuel Marchal 

L’hommage du Parti communiste réunionnais

« Né en 1948, Jean-Marcel Courteaud voit le jour au Port, trois ans après la fin de la Guerre mondiale, sixième d’une fratrie de 11 enfants. Au lendemain de la guerre, La Réunion est plongée dans la misère coloniale. Les maladies, la mortalité infantile, la malnutrition, les bidonvilles et les paillotes sont le quotidien de la plupart des Réunionnais. Pour sortir La Réunion de cette misère, des hommes et des femmes se sont regroupés dans une organisation, ils ont fondé le CRADS. Pour que cette lutte s’organise, elle avait besoin d’un journal. Avec ses propres moyens, Raymond Vergès va acheter une presse et fonder "Témoignages", le 5 mai 1944. 
C’est ce journal qui existe toujours et dont Jean-Marcel était le directeur depuis 1991. Il était le 7ème directeur de "Témoignages", succédant à Roger Bourdageau, Raymond Vergès, Paul Vergès, Bruny Payet, Simon Amourdom et Jacques Sarpédon.

Jeune et militant

Cette période de l’après-guerre était celle où le chômage n’existait pas à La Réunion. Beaucoup d’emplois existaient dans le port, les chemins de fer notamment. C’est une période de grands mouvements syndicaux. Toute son enfance est baignée par cette période de luttes revendicatives.
Dès son plus jeune âge, Jean-Marcel est engagé dans la bataille militante. Il participe, dans les années 60, à la lutte du peuple réunionnais contre la fraude électorale, l’Ordonnance Debré, pour l’application des lois sociales et contre tous les procédés visant à faire taire l’expression populaire. C’est au Port, où il est né, qu’il a mené ses premiers combats, notamment aux côtés de ses camarades dockers. C’est l’époque des rendez-vous à côté des Grandes Maisons, et des meetings syndicaux et politiques dans la cour de l’Abattoir du Port, creuset des luttes revendicatives du pays.
Il obtient son bac au lycée Leconte de Lisle, qui était alors le seul lycée de La Réunion. Pour des raisons familiales, il doit quitter La Réunion. Mais il est déjà un militant formé, ayant une grande conscience de la lutte. À l’âge de 21 ans, il suit son père, travailleur aux Ponts et Chaussées, et toute sa famille en France. Mais quand il s’en va, il n’a qu’une idée en tête : revenir à La Réunion. Après avoir suivi des études de Droit à la Faculté de Montpellier, il décide de travailler à La Poste, car il sait qu’il pourra avoir droit à un congé bonifié pour revenir à La Réunion. À cette époque, des centaines de jeunes venus avec le BUMIDOM constituaient une partie importante des forces vives de cette entreprise dans la région parisienne. 
En France, Jean-Marcel Courteaud milite dans l’émigration réunionnaise avec l’UGTRF. Il participe également aux luttes de Combat Réunionnais, l’organe de la jeunesse réunionnaise immigrée en France.

Retour à La Réunion pour continuer la lutte

En 1981, Jean-Marcel Courteaud profite de l’occasion de son premier congé bonifié, pour arriver à La Réunion et rester dans son pays natal. Il aurait pu choisir de rester dans le cadre confortable d’une vie de fonctionnaire, attendant en France une mutation qui aurait pu venir un jour. Mais tel n’était pas la volonté de cet homme.
Quand il est arrivé, il n’a dit qu’une chose : qu’est-ce je peux faire pour mon pays, et comment ? Il n’avait qu’une seule volonté, celle de servir.
Dès son retour, Jean-Marcel retrouve ses camarades du Port, et son regretté frère Serge, journaliste à "Témoignages". Et à partir de ce moment, il se met au service du Parti et de son journal "Témoignages". Cet engagement, il l’honorera jusqu’à sa mort.
Entré à "Témoignages" en tant que secrétaire de rédaction, il assurera en même temps les fonctions de rédacteur, monteur, puis à partir de 1991 celle de directeur de publication.
Chaque jour, il était au front pour analyser l’actualité, faire vivre notre journal, porteur d’une parole et d’une vision du monde réunionnais, ce qui est loin d’être facile. Face au rouleau compresseur d’une idéologie dominante, il était toujours là pour apporter la contradiction à un système. C’est pour cela que Jean-Marcel refusait tous les honneurs qu’il méritait, à un point tel qu’il refusait de toucher un salaire de "Témoignages".

Directeur de “Témoignages”, un métier à risques

Comme tous les directeurs de notre journal, il a dû répondre de nombreuses fois devant un tribunal des articles parus. Mais ces confrontations avec la justice ne le troublaient guère, persuadés par la justesse de la cause qu’il portait en assurant tous les jours la responsabilité de la publication de "Témoignages".
Voici quelques années, touché par une grave maladie, il a failli mourir. Mais quelques mois plus tard, il était de nouveau là, fidèle au poste. Et même si son corps le faisait souffrir, l’esprit de la lutte était bien le plus fort.
Même si ces journées étaient bien remplies, cela ne l’empêchait pas de consacrer une bonne part de son temps à sa passion : le peuple réunionnais. Ses nombreuses randonnées aux quatre coins de l’île, son goût de partager la connaissance de nos plantes endémiques, et notre cuisine sont là pour témoigner de son amour pour son île et son peuple. Il était aussi la mémoire de notre parti, passant des heures et des heures à classer des photos, rechercher des anciens numéros.

L’engagement en partage

C’est tout cet engagement qu’il faisait partager à la jeune génération de journalistes, pour qui il était plus qu’un directeur, c’était un exemple vivant de l’engagement militant réunionnais. Modestie, dévouement et engagement envers son Parti et son journal étaient la ligne de conduite de notre camarade Jean-Marcel. 
Je sais qu’il sera toujours à nos côtés. Car nous sommes persuadés que d’autres Réunionnais suivront son exemple, et se lèveront pour être tous dignes de reprendre le flambeau que nous transmet aujourd’hui Jean-Marcel Courteaud.
Dans la lutte que mène le Parti communiste réunionnais pour le respect de la dignité et de l’identité du peuple réunionnais, "Témoignages" est essentiel. Rien n’est plus précieux à nos yeux que "Témoignages". Les hommes passent, "Témoignages" reste. "Témoignages" a besoin de combattants comme Jean-Marcel Courteaud. La Réunion ne remerciera jamais assez les militants de cette grandeur, refusant les futilités et les honneurs. Le peuple réunionnais et le Parti communiste réunionnais ne remercieront jamais assez Jean-Marcel Courteaud d’avoir été directeur de "Témoignages" depuis 1991.


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