Hommage

« L’importance des liens qui unissent les habitants de nos deux îles »

Gisèle Rabesahala : “La Réunion et les Réunionnais” — 2 —

Témoignages.re / 30 juin 2011

Dans la deuxième partie du chapitre de son ouvrage consacré aux relations entre nos deux pays, Gisèle Rabesahala revient sur la solidarité du peuple malgache envers le peuple réunionnais victime de la fraude électorale et de la sévère répression visant ses organisations démocratiques.

En 1967, le Parti Communiste Réunionnais tint son deuxième congrès à Saint Paul. L’AKFM qui y était invité, délégua son vice-président, le Dr Randriananja Charles et moi, la secrétaire général. Le journal “Imongo Vaovao” était représenté par un de ses rédacteurs et gérant du journal, Jean de Dieu Razafindrakoto.
Ce fut pour nous une grande joie de rencontrer nos frères et de toujours, et nos discussions furent très animées. Rentrés au pays, nous fumes très étonnés d’apprendre que le préfet de La Réunion avait par la suite édicté un arrêté nous interdisant le territoire du département de La Réunion, car nous étions coupables d’y avoir tenu des « propos séditieux », ou quelque chose d’approchant. Que le Dr Randriananja et moi même aient été victimes d’une telle interdiction ne nous étonnait guère, mais Jean de Dieu Razafindrakoto, lui, n’avait prononcé aucun discours, ni pris la parole en public !

« La répression contre le Parti Communiste Réunionnais faisait rage »

Ces mesures reflétaient bien le climat politique qui régnait à l’époque à La Réunion, alors tristement renommée pour les fraudes massives qui illustraient chaque consultation électorale. La répression contre le Parti Communiste Réunionnais faisait rage : arrestations, emprisonnements, agressions physiques perpétrées par des nervis commandités par la droite réunionnaise qui sévissaient en toute impunité ; inutile de dire que ces événements indignaient profondément notre parti, l’AKFM, qui n’eut de cesse de les dénoncer dans le journal “Imongo Vaovao”, et d’exprimer sa solidarité avec les soeurs et frères victimes de tant d’injustice qui n’épargnait même pas des dirigeants en vue comme Paul Vergès, alors secrétaire général du Parti Communiste Réunionnais, qui fut contraint à une clandestinité volontaire durant vingt sept mois, puis fut interdit de séjour à La Réunion durant quelque temps.
Mais tout ceci appartient maintenant au passé, et bon nombre de Malgaches se réjouissent des succès remportés au fur et à mesure par les communistes réunionnais. Ils ont réussi à rallier de larges couches de l’opinion réunionnaise autour de leurs revendications pour la reconnaissance de leur dignité, pour l’application des avantages auxquels ils ont droit en tant que Région Ultra Périphérique de l’Europe et que leur confère leur appartenance au statut de département français, au delà de l’hexagone.

Paul Vergès expulsé de Madagascar

Élu à deux reprises à la tête de la Région Réunion, Paul Vergés s’est tout naturellement consacré à promouvoir de manière concrète la coopération entre La Réunion et les autres pays du sud ouest de l’océan Indien, en particulier Madagascar.
Il est regrettable que les multiples scrutins qui se sont succédé depuis 1960 n’aient pas tenu compte de ces paramètres qui démontrent une certaine objectivité de la part de leurs auteurs. Un incident, qui mérite d’être rappelé, se produisit par ailleurs lors des festivités marquant la première célébration officielle de l’indépendance le 26 juin 1960.
Paul Vergès, secrétaire général du Parti Communiste Réunionnais, estimait de son devoir d’être présent à ces manifestations et se rendit à Tananarive. Lui et son parti revendiquaient avec fierté leur filiation avec le peuple malgache dont des filles et fils avaient fait souche à La Réunion à l’époque de l’esclavage, puis de « l’engagement », et jusqu’au début du 20ème siècle.
À peine arrivé, Paul Vergès fut emmené, manu militari, par des gendarmes (français) de son hôtel à l’aéroport ; il fit un crochet à la maison pour m’informer de son expulsion.
Cette expulsion scandaleuse, et parfaitement illégale, fit jubiler la droite réunionnaise (1).

Des Malgaches devenus Réunionnais à Saint-Paul

En 1946, alors que le MDRM était en plein essor et que l’indépendance était au centre des préoccupations des Malgaches, les simples gens qui suivaient l’évolution politique du moment étaient vivement choqués par le comportement des Réunionnais vivant à Madagascar qui, pour la plupart, s’étaient alignés sur les positions des porte parole les plus virulents des colons et des adversaires de l’indépendance malgache, en votant pour leurs candidats lors des élections aux deux Assemblées en 1946.
J’étais encore très jeune et inexpérimentée à l’époque pour savoir mesurer le poids économique et politique des intérêts réunionnais à Madagascar ; on sait qu’ils furent pourtant en partie à l’origine de la colonisation de Madagascar par la France.
En 1992, lors d’un autre séjour, Georges Marie Lépinay, dirigeant important du syndicat CGTR, m’emmena visiter les hauts de Saint-Paul, où résidait une importante colonie de Réunionnais d’origine malgache.
Ces compatriotes s’y étaient installés à diverses époques, pour la plupart depuis plusieurs décennies, certains depuis le début du siècle, même avant. Ils avaient travaillé dans l’usine sucrière de Savanna ou sur les exploitations agricoles des environs ; figuraient encore les vestiges d’un « calbanon », une sorte de hangar dans lequel ils avaient été logés, pour ne pas dire parqués à leur arrivée. Ils s’étaient mariés entre eux, parfois avec des Réunionnais installés avant eux, y avaient fait souche. Ils étaient devenus Réunionnais. Quelques uns se souvenaient de quelques mots malgache transmis par leurs grands parents et arrière grands¬-parents, mais ne le parlaient plus couramment ; ils se rappelaient pourtant des us et coutumes de leurs pays d’origine. C’est ainsi d’ailleurs qu’ils perpétuaient, au cours d’une fête qu’ils organisaient chaque année, la cérémonie du sacrifice du boeuf, à défaut de zébu. Ce fut une nouvelle occasion pour moi de mesurer l’importance des liens qui unissent les habitants de nos deux îles.

(À suivre)

1 - Dans la brochure intitulée “La Réunion Madagascar 1942 1972”, publiée par la bibliothèque universitaire francophone, sous la direction de Yvan Combeau, j’ai relevé dans la communication de M. jean Pierre Carfantan, professeur agrégé d’histoire à l’université de La Réunion ce qui suit : « c’est “Témoignages” qui annonce cette nouvelle (NDLR : l’expulsion de Paul Vergès est jugé indésirable pour le territoire de la République malgache. Le Leader communiste Réunionnais s’était rendu à Madagascar, pour assister aux fêtes de l’indépendance de Madagascar. Il avait dû retrouver là bas « Robe sale », dite Gisèle et autres gens de même farine que lui, c’est à dire des séparatistes au seul service de Moscou... ». Le Balai — 5 août 1960 in « la question malgache dans la presse réunionnaise : 1958 1960 ».


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