Hommage

« La Réunion perd un de ses fils les plus illustres »

Décès de Jacques Vergès

Témoignages.re / 20 août 2013

Voici un article d’Eugène Rousse en hommage à Jacques Vergès.



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A maintes reprises, Jacques Vergès est venu à La Réunion défendre des Réunionnais attaqués injustement. Cette photo a été prise le 21 mai 1996 devant la Cour d’appel de Saint-Denis, on y reconnaît notamment Me Boniface et Jean Saint-Marc. Ces obsèques auront lieu aujourd’hui.

Avec le décès de Jacques Vergès, survenu à Paris dans soirée du 15 août dernier, La Réunion perd un de ses fils les plus illustres, auquel je me propose de rendre hommage.

Élève du lycée Leconte de Lisle à Saint-Denis, Jacques Vergès obtint son Baccalauréat en 1941. Il était considéré comme l’un des élèves les plus doués de sa génération, aussi bien intellectuellement que physiquement.

Comme chacun sait, Jacques Vergès aura pris une part active dans la libération de la France lors de la Seconde Guerre mondiale. La paix revenue, il se met au service des étudiants originaires de l’Empire colonial français, tout en faisant des études de Droit à Paris. En 1955, il s’inscrit au Barreau de Paris, où pendant plus d’un demi-siècle il exerce la profession d’avocat. Un avocat brillant, courageux et de très grande culture, tiennent à souligner ses confrères.

Un double crime froidement perpétré

C’est ce juriste réputé que La Réunion accueille pour la première fois le 30 octobre 1959, lors de la comparution du nommé Calpétard aux Assises de Saint-Denis. Ce dernier est accusé d’avoir assassiné Héliar Laude et blessé grièvement Antoine Baïkiom, âgés respectivement de 17 et 14 ans, dans la soirée du 15 mars 1959, jour des élections municipales de Saint-Denis. Me Jacques Vergès s’est constitué partie civile pour les parents de ces deux jeunes.

Le Palais de justice de Saint-Denis ayant été incendié le 5 décembre 1958, la Cour d’assises siège dans une salle du Musée Léon Dierx, qui ne peut accueillir qu’une toute petite partie du public désireux d’assister au procès. La foule venue réclamer justice ne peut rester aux abords du musée, en application d’un arrêté du Préfet Jean Perreau-Pradier. Grâce à un ami policier, je peux accéder à la salle d’audience et assister à la totalité du procès, dont j’ai fait un compte-rendu dans un ouvrage paru en novembre 2010.

Au terme d’une plaidoirie d’une heure, au cours de laquelle Me Vergès souligne notamment que Calpétard s’est présenté le 15 mars au bureau de vote de Sainte-Clotilde avec un pistolet de fort calibre dans le but évident de tuer et qu’il a commis un double crime avec sang-froid, l’avocat parisien demande à la Cour d’infliger à Calpétard une peine suffisamment lourde pour que La Réunion cesse d’être un pays de graves violences électorales.

Après une courte délibération, la Cour condamne Calpétard à 5 ans de prison. Il purgera sa peine à La Plaine des Cafres, plus précisément à l’APECA [1], où il est recruté en qualité... d’éducateur de jeunes délinquants. Après ce verdict scandaleux, j’ai pu m’entretenir avec Jacques Vergès, au domicile de son frère Paul, à Saint-Denis. Il s’est dit alors convaincu que « si le suffrage universel n’existe plus à La Réunion, c’est essentiellement en raison de la carence de l’institution judiciaire » .

Un choix douloureux

Tout naturellement, nous avons évoqué la vie de son père, le docteur Raymond Vergès, décédé le 2 juillet 1957. Lors des obsèques de ce dernier, il se trouvait devant un choix douloureux : venir à La Réunion ou se rendre en Algérie pour assurer la défense de Djamila Bouhired.

Pour son premier procès à Alger, il réussit l’exploit de sauver la tête de sa cliente. Ce qui lui valut, le 8 décembre 1957, une lettre du Général de Gaulle lui disant : « Votre éloquente sincérité ne peut laisser personne indifférent » .

Évidemment, il a été très malheureux de n’avoir pas été présent à l’agonie et aux obsèques de son père. Il devait à ce sujet écrire 40 ans plus tard : « Quand j’y pense, c’est toujours pour moi une souffrance » .

Après 1959, j’ai eu d’autres entretiens avec Jacques Vergès, tant à Paris qu’à La Réunion. Notamment en 1965, en pleine bataille pour le respect du suffrage universel dans notre île et l’abrogation de l’ordonnance Debré du 15 octobre 1960.

La part d’ombre enfin désignée ?

Pour Jacques Vergès, « toute vie humaine est faite de mystères » . L’un de ces "mystères" est relatif à sa date de naissance. Pour l’État civil, il est né le 5 mars 1925 à Oubône (Siam). C’est donc la date officielle de sa naissance. Mais les biographes, tant de Raymond Vergès que de Jacques Vergès, contestent cette date. Pour eux, Jacques Vergès est né le 20 avril 1924 à Savannakhet, province du Laos (Protectorat français), où son père occupa le poste de médecin-chef de l’hôpital du 1er février 1922 au 25 février 1925. Le Dr Vergès fut ensuite chargé du Consulat de France à Oubône (Siam, aujourd’hui Thaïlande), ainsi que du dispensaire de la ville de 1925 à 1928. Ne risquant plus de licenciement pour mariage mixte, Raymond Vergès épousa le 6 mars 1928 la jeune institutrice annamite, à laquelle il s’était lié après la mort en 1923 de Jeanne, sa première femme. Quant à Jacques et Paul, leur naissance aurait été enregistrée peu après leur arrivée au Siam, le 5 mars 1925.

Voilà, brièvement rappelés, quelques événements ayant marqué la vie de Jacques Vergès, qui sera inhumé ce mardi 20 août 2013 au cimetière du Montparnasse de Paris. Nul doute que tous ceux qui l’ont connu seront nombreux à venir partager l’immense peine de la famille.

Nous nous joignons à eux pour présenter nos sincères condoléances à tous les proches de notre illustre compatriote et plus particulièrement à Paul Vergès [2] et à son fils Pierre.

Eugène Rousse

[1Association pour la Protection de l’Enfance – Centre d’Apprentissage, créée en 1936 par l’avocat saint-pierrois Me Fernand Sanglier.

[2Paul Vergès est le seul survivant des enfants de Raymond Vergès. Jean et Simone, nés à Paris de son premier mariage, sont décédés respectivement en 1986 et en 2006.


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