Hommage

Le courage exemplaire de militants réunionnais engagés aux côtés des Malgaches

Gisèle Rabesahala : “La Réunion et les Réunionnais” —1—

Témoignages.re / 29 juin 2011

Dans son ouvrage "Que vienne la Liberté !", Gisèle Rabesahala accorde un chapitre à notre pays et à son peuple. En voici la première partie durant laquelle notre camarade expose le rôle essentiel de plusieurs Réunionnais dans la fondation du mouvement progressiste malgache qui allait se lever contre l’injustice du statut colonial.

« Pourquoi un chapitre sur ce sujet, sur ce peuple et cette île communément désignée aujourd’hui « île sœur ». Les raisons sont légion, mais je n’évoquerai que quelques-unes d’entre elles.
Ce demi-siècle de ma vie militante a été et reste lié à La Réunion et à son peuple. Une histoire et des racines lointaines, communes, parfois oubliées, qui refont surface aujourd’hui, mais surtout, une amitié fondée par l’action de dévoués militants, cadres et dirigeants du Parti communiste réunionnais, des femmes et des jeunes, des travailleurs qui se sont tous fait un devoir d’entretenir et de développer une solidarité sans failles avec nous, leurs frères et sœurs malgaches, durant les moments d’épreuves.
Pour ma part, j’ai été profondément marquée par les récits, maintes fois rappelés par les anciens, survivants des mouvements d’émancipation malgache des années trente. Tous me parlaient de Dussac, Réunionnais qui se battit avec un courage exemplaire aux côtés des Malgaches qui réclamaient leur indépendance.

Ralaimongo et Dussac précurseurs du mouvement progressiste

À cette époque, le mouvement d’émancipation, relativement récent, traversait une première étape, celle conduite par Jean Ralaimongo, sacré « héros national ».
Ralaimongo et Dussac (considérés par tous les Malgaches comme Réunionnais) ont laissé des traces indélébiles dans l’histoire du Mouvement d’émancipation malgache. Ralaimongo fut, à divers titres, le précurseur du mouvement progressiste à Madagascar.
Instituteur né à Ikalamavony (Fianarantsoa) en 1884, il s’engagea volontairement dans l’armée française en 1917 et se battit dans le corps du 19ème bataillon malgache. Je relève qu’il noua à cette époque des liens d’amitié très forts avec un instituteur franco-malgache, Samuel Stefany, engagé volontaire comme lui et en service au sein de “L’armée d’Orient”. Stefany et Ralaimongo, bien que vivant dans des camps différents en France, entretinrent des correspondances épistolaires régulières. Lors la Première Guerre mondiale prit fin, Ralaimongo et Stefany décidèrent, d’un commun accord, de rester en France et de mener campagne pour faire connaître leur pays d’origine, et surtout les aspirations des Malgaches. Ils s’engagèrent aux côtés des Français qui réprouvaient le système colonial et fondèrent, avec eux, la « Ligue française à I’accession des indigènes de Madagascar aux droits de citoyens français » basée à Paris. D’éminents intellectuels comme Anatole France de l’Académie française, le professeur Charles Gide, Fernand Goutenoire de Toury, écrivain, Barquisseau, avocat près la Cour d’appel de Paris, furent parmi les intellectuels membres de la “Ligue”.

Création du journal "L’Opinion"

Ralaimongo, dès les premières années de sa vie politique, fut profondément attaché aux valeurs internationalistes, démontrant par son action que son engagement pour la libération de son pays était exempt de tout sentiment xénophobe, et qu’il estimait à sa valeur l’importance d’une coopération militante avec les éléments progressistes de France afin de faire aboutir les aspirations légitimes du peuple malgache à plus de dignité et de justice.
C’est tout naturellement que, durant son séjour en France, il fréquenta des militants patriotes du tiers-monde, dont Ngyuên Ai Quôc, connu mondialement sous le nom de Hô Chi Minh ; ils cohabitèrent ensemble un temps, disent les historiens, dans une chambre de bonne à Paris. Ils furent aussi présents dans toutes les actions initiées par ceux qui créèrent par la suite le Parti communiste français en 1920.
Jean Ralaimongo fut aussi un journaliste hors pair. Vers la fin de son séjour en France, il créa le journal “Le Libéré”. De retour à Madagascar, il fonda le journal “L’Opinion”. Il y dénonçait les pratiques des colons qui spoliaient les paysans, humiliaient les Malgaches qu’ils considéraient comme des « indigènes » ou citoyens seconde zone.
C’est à cette époque que les Malgaches rencontrent Paul Dussac. Il était né à Simferopol, en Russie, en 1886. Les anciens militants nationalistes soulignaient qu’ils le connaissaient comme « Réunionnais ». Il semble qu’il se soit d’abord installé à La Réunion, puis que, jouissant de la nationalité française, il émigra sur Nosy-Be en 1922 et s’y installa comme « agent d’affaires », ce qui lui permit de défendre les intérêts des Malgaches dans la région, devant les tribunaux de droit coutumier, en particulier à Nosy-Be.
Paul Dussac écrivait des articles dans le journal de Ralaimongo “L’Opinion”. Comme une loi de 1923 exigeait que les directeurs de journaux soient « français », Ralaimongo demanda à Paul Dussac de le rejoindre à Diego-Suarez et d’assurer la Direction de “L’Opinion”.

Première manifestation pour l’indépendance

Dussac resta un temps à Diego-Suarez, puis monta à Antananarivo, où il fonda un autre journal, “L’Aurore malgache". Il militait aux côtés des patriotes malgaches connus comme Jules Ranaivo, Abraham Rafaly, Emmanuel Razafindrakoto. Mais l’événement marquant qui a projeté Paul Dussac au premier rang de scène politique malgache fut la manifestation du 19 mai 1929 qu’il avait initiée avec deux jeunes militants communistes français, Planque et Vittori.
À leur initiative fut convoquée une manifestation au cinéma Excelsior, situé en plein cœur de la capitale. En effet, alors que l’entrée était interdite aux Malgaches, un Européen, tenant en laisse son chien, fut autorisé à y pénétrer. Dussac, Planque et Vittori dénoncèrent cette discrimination qui insultait les Malgaches au plus profond de leur dignité. La manifestation se déroula, les jeunes Malgaches présents se mirent à crier « indépendance » « Madagascar aux Malgaches ». C’était la première fois que la revendication d’indépendance était clamée au grand jour. Le nom de Paul Dussac restera à jamais lié à cette manifestation. Et c’est avec raison que I’AKFM, alors majoritaire au Conseil municipal d’Antananarivo, apposa son nom sur une rue de la capitale.
Je n’entrerai pas dans les détails de la répression qui s’abattit sur Paul Dussac dès les premiers moments de son engagement en faveur des Malgaches : poursuites devant les tribunaux, emprisonnement, rien ne lui fut épargné.

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Travailleur de l’arsenal et militant syndical, le Réunionnais Francis Sautron fut le premier maire élu au suffrage universel à Diego Suarez.

Francis Sautron, syndicaliste et maire de Diego Suarez

La Réunion est aussi associée à Francis Sautron, premier maire élu au suffrage universel à Diego-Suarez en 1956. Au lendemain de la répression des années 1947-1948, le gouverner français se préparait à modifier les structures de la France d’Outre-mer, qu’il remplaça par la « Loi-Cadre » qui dotait les anciennes colonies françaises d’un semblant d’autonomie.
Francis Sautron, qui travaillait à l’arsenal de Diego-Suarez (DCAN), s’y installa et s’engagea totalement dans la vie syndicale, défendant les droits des salariés de l’arsenal, dénonçant les discriminations faites aux travailleurs malgaches. Leader syndicaliste apprécié et écouté par les travailleurs malgaches, il s’engagea aux côtés du parti UPM que nous avions créé en 1956, après que fut levée l’interdiction des partis politiques. Francis Sautron fut sans réserve à nos côtés lors des batailles menées pour l’amnistie en faveur des patriotes condamnés en 1947-1948. J’ai indiqué les entraves qu’il dut surmonter pour se maintenir à son poste de maire, le pouvoir PSD en place n’acceptant pas sa victoire. Il fut aussi élu sur une liste d’union initiée par l’UPM, aux côtés d’anciens dirigeants du MDRM, au Conseil provincial de Diego-Suarez, puis devint membre de l’Assemblée représentative.
Francis Sautron savait que, bientôt, le peuple malgache allait évoluer vers une souveraineté recouvrée, il choisit alors de s’éloigner des activités politiques, en poursuivant toutefois ses actions syndicales. Il s’était d’ailleurs décidé, en tant que Réunionnais, à conserver la nationalité française.

L’engagement du Docteur Raymond Vergès

La Réunion, pour moi et bon nombre de militants et dirigeants politiques, ce fut aussi le rôle joué par le Dr Raymond Vergès, député de La Réunion à l’Assemblée nationale française.
Je me souviens que le Dr Raymond Vergès racontait que c’est en rejoignant la France par bateau, en 1947, qu’il avait fait la connaissance de notre pays lors d’une escale à Tamatave (aujourd’hui Toamasina).
Je ne peux oublier son engagement à nos côtés, les nombreuses propositions de loi dont il fut coauteur pour l’amnistie en faveur des patriotes condamnés de 1947-1948. Je retiens aussi les nombreux entretiens que j’ai eus avec lui, dans son modeste appartement de la rue du Cherche-Midi à Paris où je venais souvent discuter avec Paul et Laurence, son fils et sa belle-fille, ainsi que Jacques, qui militait activement au sein de l’Union Internationale des Étudiants.
J’ai beaucoup bénéficié de son expérience politique, sociale, de ses conseils avisés, toujours empreints d’une grande humanité.

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En 1977, Gisèle Rabesahala et Laurence Vergès participent à la Conférence mondiale de femmes à Berlin en 1977 au sein de la délégation des femmes des îles de l’océan Indien.

Le "déjà-vu"

La Réunion, c’est l’impression de “déjà-vu” ressentie lors de ma première visite dans l’île en 1953. J’y fis la connaissance de tant et tant de militants et dirigeants, dévoués et généreux, certains ont disparu, comme Lucet Langenier, Raymond Vergès, Jean-Baptiste Ponama, Hypollite Piot, Pierre Rosselin, Isnelle Amelin, André Le Toullec, Bernadette Léger, Sylvia Laugier, Alice Pévérelli, Micheline et Roger Bourdageau, Marie Gamel, Aliette Gauvin, Laurent Vergès, mais les autres sont toujours aussi présents, je les cite pêle-mêle : Robert Gauvin, Bruny Payet, Élie Hoarau, Jacques, Françoise, Pierre et Laurence Vergès ; Ivan Hoareau, Huguette Bello, Odette Mofy, Clélie Gamaléya, Geoges-Marie Lépinay, lvrin Sinimalé, Daniel Lallemand, Ary Yee-Chong-Chi-kan.
“Déjà vu”, car les traditions entretenues par les Réunionnais d’origine malgache, la flore, certains paysages me rappelaient mon île.
Faut-il omettre que dans une certaine frange de la société bourgeoise malgache, un certain sentiment de supériorité prévalait vis-à-vis des Réunionnais, qu’ils appelaient parfois les « natakalo vody basy » ou « échangés contre des crosses de fusils » pour désigner les esclaves.

« Gommer les erreurs et les manipulations mentales »

Les Malgaches n’ont pas oublié que de jeunes Réunionnais, enrôlés dans l’armée coloniale, se sont rendus coupables de méfaits lors de la répression qui suivit la révolte populaire de 1947, et que, quelques années plus tard, des Réunionnais, encouragés à s’installer à La Sakay (dans le Moyen-Ouest malgache) pour un programme de développement concocté par la France, se sont conduits en véritables colons.
Tout cela a fait que, d’un côté comme de l’autre, il fallut que les éléments les plus conscients, Réunionnais et Malgaches, s’investissent pour tenter de gommer les erreurs et les manipulations mentales héritées d’un passé douloureux, mal connu, donc source d’incompréhension.
Les camarades malgaches et réunionnais peuvent aujourd’hui se réjouir. Tout n’a pas été dit, ni corrigé, mais l’essentiel a été fait : la coopération malgacho-réunionnaise est devenue, cinquante ans plus tard, une réalité que personne ne peut nier. Un souvenir indélébile m’est resté de ces voyages et rencontres au cours de mes fréquents séjours à La Réunion.

(A suivre)


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