Hommage

Michel Rohée n’est plus

Un article d’Eugène Rousse

Eugène Rousse / 4 octobre 2014

Michel Rohée est décédé le 24 septembre dernier dans sa Normandie natale à l’âge de 94 ans. Cette disparition me fournit l’occasion d’évoquer ce que les Réunionnais doivent à ce métropolitain qui a vécu au Port de 1950 à 1960.

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C’est à bord du premier ‘’Constellation’’ qui se pose à Gillot le 10 novembre 1950 que le scaphandrier Michel Rohée, originaire de Normandie, arrive à La Réunion. Âgé de 30 ans, ce père de trois enfants se rend dans l’île à la demande de la société de travaux publics ‘’Marcelin’’ afin de renflouer l’épave du ‘’Chamarel’’, un bateau qui a coulé devant la gare maritime du Port, à la suite d’un incendie, quelques semaines plus tôt.
Les compétences du scaphandrier sont si appréciées que la société ‘’Marcelin’’ lui propose un contrat de travail suffisamment intéressant pour que le jeune Normand demande à son épouse, une institutrice de 27 ans, de le rejoindre accompagnée de ses trois fillettes.
En 1951, Michel Rohée et sa famille s’installent au Port.

Un spectacle désolant

Le spectacle qu’offre alors la cité maritime est absolument désolant : les quelques rues – une dizaine au total – encombrées de sable et de galets, dépourvues de trottoirs pour la plupart, parcourues très souvent par des meutes de chiens et de porcs, n’offrent que peu de sécurité à une population qui se déplace à pied ou à vélo faute d’automobile ; la végétation y est très rare, l’habitat totalement insalubre.
En dépit de l’extrême laideur de leur environnement, les époux Rohée ne font pas figure de déracinés au Port. Très rapidement, ils acquièrent l’estime, voire l’amitié de toutes les couches de la population portoise. Ce qui constitue pour eux, à n’en pas douter, une précieuse compensation à l’éloignement de leur chère Normandie.
Les interlocuteurs qu’ils privilégient sont assez naturellement les quelque 30 instituteurs en fonction dans les deux écoles de la ville, Simone Rohée étant la première institutrice métropolitaine à exercer au Port. Ils ont aussi d’excellentes relations avec le maire, Léon de Lépervanche, et les membres de son Conseil municipal, ainsi qu’avec tous les militants du monde associatif, dont les luttes suscitent chez eux le plus vif intérêt.

De grandes choses avec peu de moyens

Conscients de l’extrême dénuement de l’immense majorité des Réunionnais, Simone et Michel Rohée apporteront spontanément leur aide, une aide précieuse, à tous ceux qui se donnent pour objectif de construire une société plus fraternelle.
En faveur des jeunes du Port, et avec le concours des enseignants et des parents d’élèves, ils feront des choses remarquables avec peu de moyens, s’efforçant d’utiliser les plus rationnellement possible le temps extra-scolaire des enfants. Non seulement ils participent activement à l’organisation des fêtes scolaires, des bals et kermesses, mais encore ils veillent au bon fonctionnement de la bibliothèque populaire installée à l’école de la rue Sadi-Carnot, tout en militant à l’échelle de l’île dans le cadre de la Fédération des œuvres laïques (FOL) de La Réunion, dont Michel Rohée ne tarde pas à devenir un dirigeant.
En 1955, les époux Rohée sont les initiateurs de la création au Port du foyer culturel : ‘’Entrain Laïque’’. Michel en assume la présidence jusqu’à son départ de La Réunion. Grâce à son dynamisme, à son dévouement, ‘’l’Entrain laïque’’ devient, au fil des ans, un remarquable lieu d’éducation artistique, physique et civique. C’est toujours dans un ‘’Casino’’ (salle de cinéma jouxtant la mairie du Port) archicomble que les comédiens formés par Michel Rohée se produisent plusieurs fois par an.
Le président de ‘’l’Entrain Laïque’’, dont les compétences sont soulignées par ceux qui s’y connaissent en matière d’art dramatique, ne tarde pas à devenir délégué départemental de l’Union Française des Œuvres Laïques d’Éducation Artistique (UFOLÉA) au sein de la FOL. Son champ d’activité s’étend alors à travers toute l’île, qu’il parcourt inlassablement en compagnie de son épouse, qui est, elle aussi, une animatrice de talent.

Une promotion méritée

L’œuvre colossale accomplie par Michel Rohée dans le domaine culturel lui vaut d’être officiellement honoré : en 1960, sur proposition du vice-recteur Cormary, il est promu chevalier dans l’ordre des Palmes Académiques.
Il serait injuste de ne pas mentionner que Michel Rohée a aussi remarquablement servi le cyclisme réunionnais à son poste de speaker du Comité départemental du cyclisme, où chacun appréciait la puissance et la clarté de sa voix.

Subversif parce que trop laïque

Si par ses activités extra-professionnelles Michel Rohée force l’admiration de tous les Réunionnais, le préfet Jean Perreau-Pradier estime, pour sa part, subversif le comportement du scaphandrier du Port.
Il est vrai que Michel Rohée s’est depuis 1957 constamment solidarisé de ceux qui combattent la fraude électorale, pratiquée alors avec un rare cynisme depuis 1957.
Il est également exact qu’après le vote des lois anti-laïques du 31 décembre 1959, dites lois Debré, Michel Rohée a été un des organisateurs d’une campagne de protestation et de signature de pétitions, non seulement au Port, mais à travers l’île ; campagne axée sur le slogan : « vous nous avez volé la République, vous ne nous volerez pas l’école laïque ».

Une vie sans risque : une vie d’esclave

Averti par un de ses amis des Renseignements Généraux des risques auxquels il s’exposait en raison de ses divers engagements, Michel Rohée reprit à son compte le mot du laïque exemplaire Léo Lagrange : « la vie sans risque n’est qu’une sorte de mort continue, de mort permanente, ce n’est pas une vie d’homme, c’est une vie d’esclave… ».
C’est donc sans grande surprise que, fin 1960, l’employé modèle de la société Marcelin apprend de la bouche de son patron qu’il est mis fin à son contrat. Ne pouvant appliquer au scaphandrier du Port l’ordonnance du 15 octobre 60 – ce dernier n’étant pas fonctionnaire –, le préfet Jean Perreau–Pradier réussit à convaincre la direction de la société Marcelin qu’elle se devait de se passer des services d’un employé devenu trop gênant.
Au lendemain de Noël 1960, Michel Rohée se voit dans l’obligation de quitter la ville du Port, à laquelle il était tant attaché. En compagnie de sa femme et de ses trois filles, qui sont stupéfaites de ce qui leur arrive, il refait, le cœur brisé, cette fois en sens inverse, le chemin qui l’avait conduit 10 ans plus tôt à La Réunion.
Michel Rohée n’est plus mais il est certain que son souvenir vivra longtemps dans le cœur d’innombrables Réunionnais.

Eugène Rousse


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