Hommage

René Payet Zarboutan Nout Kiltir

La reconnaissance de l’institution réunionnaise

Témoignages.re / 17 septembre 2011

Le 19 octobre 2008 a lieu la cérémonie Zarboutan Nout Kiltir. Organisée d’abord par la Région Réunion, puis par la Maison des civilisations de l’unité réunionnaise, la remise de ce prix consacre la reconnaissance du pays à l’œuvre d’un Réunionnais. Pour cette quatrième édition, quatre personnes sont à l’honneur : Daniel Honoré, Daniel Singainy, Eugène Rousse et le Père René Payet.

Prêtre, journaliste et militant culturel et politique, ce sont quelques engagements de René Payet. Ce sont ses engagements d’une vie bien remplie qui ont été reconnus voici trois ans de manière officielle. Le 19 octobre 2008, René Payet a en effet reçu le titre de Zarboutan Nout Kiltir.
Cette distinction a été créée par la Région Réunion en 2004, avant d’être ensuite attribuée par l’équipe de la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise. À l’origine de ce titre se trouve donc la seule institution élue en une fois par l’ensemble des Réunionnais.
À l’occasion de la remise de ce prix, Brigitte Croisier avait écrit un texte publié le lendemain dans "Témoignages".


René Payet, au coude à coude avec les autres

Qui ne connaît pas Pèr Roné, un Réunionnais debout, dont les révoltes ont toujours été marquées du sceau de l’amour, amour de Dieu incarné dans l’amour de son pays et de son peuple ? Les lectrices et les lecteurs de “Témoignages” se souviennent d’Olivier Tienbo, nom de plume de Réné Payet de 1988 à 1991. Par sa présence constante et sa solidarité active aux côtés de celles et ceux qui en avaient besoin, il a bien été un Zarboutan nout kiltir, titre qu’il a reçu samedi aux côtés d’Eugène Rousse, Daniel Singaïny et de Daniel Honoré, dans le cadre des actions de préfiguration de la MCUR.

René Payet ouvre vraiment les yeux à La Rivière Saint-Louis le 12 novembre 1922, même si l’état-civil ne l’enregistre que le 15 ! Le papa, Jean Marius Payet, dit "Ti Jan Ditim" avait participé à la Grande Guerre dont la fin est commémorée chaque 11 novembre. Peut-être marqué par la proximité des dates, René marmay aimait écouter les récits de son papa soldat et admirait « cette prodigieuse mémoire d’illettré » (1).
Grande famille que la famille Payet ! 11 enfants, dont René, qui est le 3ème. Mais aussi beaucoup de décès infantiles : des 5 garçons, seul René a survécu. René raconte dans son livre que sa « mère avait demandé au bon dieu de ramasser tous ses garçons au lieu de les laisser devenir des buveurs » (2). Parmi ses 6 sœurs, institutrices ou infirmières, l’une devint religieuse.
La Rivière, c’est la canne. Les 400 gaulettes ne rapportent pas beaucoup à la famille du petit colon qui connaît la pauvreté, malgré le travail acharné. Et pourtant, dans son récit de vie, René évoque avec attendrissement le temps de l’enfance où les corvées étaient vécues comme des jeux. Partageant son temps entre l’école et les champs, le petit René aurait pu devenir planteur à son tour. S’occuper du gro bèf sarèt lui plaisait bien.
Comment donc est-il devenu prêtre ? An alan maron ! Ecoutons-le : on passait « des après-midi entières dans les ravines ou les champs de cannes, à se baigner ou à chasser guêpes et zoizo, suçant des bouts de cannes ou dépeçant un jak qu’on avait réussi à descendre de l’arbre. (...) Et c’est lors d’une de ces équipées marronnes qu’un compagnon d’école buissonnière, apprenant le passage dans la paroisse du supérieur du petit séminaire de Cilaos (le Père Boiteau), me lança : « di, si nu alé oir in pé koman i lé lao ? »(3)

Ti Maoul dann péi la fré

L’année suivante, en 1936, à 14 ans, René monte au séminaire de Cilaos et, deux ans plus tard, prend le bateau à destination de Marseille avec 8 compagnons. Direction le Séminaire des missions à Allex, dans la Drôme, qui accueillait les séminaristes des colonies. En 1942, paradoxalement, il passe de la zone libre à la zone occupée, pour se rendre dans le grand "séminaire colonial" de Paris, au 30 de la rue Lhomond, dans le 5ème arrondissement. Il y restera 5 ans.
René, fils d’un ancien combattant de la Guerre de 14-18, s’est donc retrouvé en France, en pleine Seconde Guerre mondiale. Sauvé du STO en Allemagne (Service du travail obligatoire) grâce à un "certificat de métissage" délivré par un médecin breton résistant ! Il commente avec humour « Moi, le petit maoul, ne m’appelait-on pas, au petit séminaire de Cilaos, "le Chinois vert", parce que pas tout à fait jaune ? » (4)
La coupure avec la famille fut rude, sans courrier, ni colis. On mesure la différence d’avec les conditions actuelles. René se sentit "sevré". Ainsi finit son adolescence : « Neuf ans d’exil. Une guerre. De 16 à 25 ans, un marmay devenu un homme. Inn ti Kréol quasiment zoréifié qui aura à reprendre pied en son pays, dans tous les sens du terme ». (5)
Le bateau le ramène au port de La Pointe des galets en septembre 1947 pour être ordonné prêtre le 29 juin 1948 par Mgr de Langavant dans la cathédrale de Saint-Denis. C’était il y a 60 ans... Et le voilà de retour à Cilaos où, professeur au petit séminaire, il a le futur journaliste et poète Alain Lorraine comme élève ou encore le futur évêque... Gilbert Aubry. La fonction comprenait aussi la visite aux malades dans les îlets du cirque. René va de Cilaos à îlet à Cordes et à Palmiste rouge d’abord à pied, puis à bicyclette, et enfin à moto, une Push 250, une "bébête rouge" !
Pour celui qui se désigne volontiers comme un "maoul", Cilaos lui rappelle La Rivière et s’affirme là son goût pour le travail sur le terrain, la proximité avec les gens et leurs problèmes. Il y trouve son « style de contact ». Au plus près des gens, dans le partage de leur vécu, mais loin encore de l’expression politique qu’il donnera plus tard à son engagement de chrétien, au moment même pourtant où La Réunion est traversée de longues et grandes grèves. Mais il trouvera peut-être dans cette première expérience le fondement de son action : « être avec les gens sur le terrain, les encourager dans ce qu’ils font » comme il le dit lui-même aujourd’hui encore. En 1957, il est alors prêt à tirer profit d’une formation de 6 mois en Bretagne et en Savoie sous l’égide de l’Action catholique.

Armont out kapab !

L’orientation de ce mouvement est de partir du vécu des Chrétiens, dans le monde rural (JAC), dans le monde ouvrier (JOC), dans le monde étudiant (JEC), et de les aider à prendre leur responsabilité et à construire leur vie de citoyens. Du coup, le prêtre n’est plus seulement le « distributeur de sacrements », mais « un homme comme un autre, un homme parmi les hommes, au coude à coude avec eux ». ( 6)
C’est à Grand-Bois que ce fils de petit planteur lance les équipes de Jeunes agriculteurs chrétiens jusqu’en 1961 où Mgr Guibert, succédant à Mgr de Langavant, lui confie la direction de la Maison des Œuvres, où il restera 9 ans. À charge d’appliquer les nouvelles orientations du Concile Vatican II lancé par le Pape Jean XXIII. Par exemple, l’abandon de la soutane qui fait dire au Père René : « Je n’oublierai pas mon premier costume d’homme »(7) même si la maman s’en affole ! Mais, plus profondément, Vatican II révèle des courants opposés dans l’Église réunionnaise : le journal diocésain "Croix Sud", qui a remplacé Dieu et Patrie et qui est dirigé par le Père René et par le Père jésuite, Jean de Puybaudet, est la cible d’attaques diverses, dont celles du "Journal de l’île de La Réunion" et d’Henri Cornu. La dénonciation de la fraude électorale, pourtant contrebalancée par des attaques contre les communistes, ne plaît pas...


De l’action catholique à l’action politique

Le passage des années 60 aux années 70 est un "tournant décisif". Il y a, en 1969, la venue du Père Jean Cardonnel à l’initiative d’Alain Lorraine, la constitution, en 1970, du groupe “Témoignage Chrétien de La Réunion” dans l’église de la Rivière des Galets, puis l’expulsion de Lucien Biedinger, professeur de philosophie membre de ce groupe, la protestation des Pères Nelson Courtois et Simon Maillot, enfin l’expulsion du Père Reynolds Michel vers Maurice, le 29 décembre 1970. Le journal "Témoignage Chrétien de La Réunion" est fondé. Ces événements déclencheurs vont conduire le Père Payet à « mettre le pied à l’étrier pour chevaucher gaiement le cheval de la politique ».(8)
Après sa démission de la Maison des Œuvres, René Payet est curé de la paroisse de Saint-Pierre, avec les Pères Nelson Courtois et Christian Fontaine. Premier engagement politique : la création du Parti Socialiste Réunionnais et de son organe Combat socialiste. En 1977, Il prend la direction du journal "Témoignage Chrétien de La Réunion", avec le désaccord de Mgr Gilbert Aubry. Outre la volonté d’un changement de la société réunionnaise, le journal affirmait la créativité de la langue créole à travers "Zistoir Tikok" et les dialogues entre "Tonin ek Batis" ; il défendait la « culture de la nuit » et montrait la richesse des « religions de la misère ».

Prêtre journaliste

René Payet est traumatisé par la disparition de TCR en 1981. Il retrouve le goût de dire ce qui le révolte en 1988, à 65 ans, en devenant journaliste à "Témoignages" sous le nom de plume Olivier Tienbo, un nom qui en disait long sur sa détermination et Olivier étant son deuxième prénom. En signature abrégée, cela donne OT, oté ! Cette expérience, qui fit de René Payet « un homme nouveau » selon ses propres mots, dura 3 années, au bout desquelles il retrouve le chemin d’une paroisse à Piton Saint-Leu. Mais, mais... la politique étant « un piment qui ouvre l’appétit », les choses ne vont pas s’apaiser de sitôt.

Mèt ansanm !

23 février 1992 un grand rassemblement a lieu au Port et un mouvement se met en place avec la volonté d’unir les forces vives autour d’un projet pour La Réunion : c’est le Mouvement pour le Développement, la Démocratie, l’Égalité et la protection de la Nature à La Réunion. René Payet en prend la présidence, malgré l’opposition de sa hiérarchie. Dans la foulée, le 27 septembre, il se présente aux sénatoriales avec Karl Bellon comme suppléant. Malgré ou à cause de l’échec, il est candidat aux législatives de 1993, avec l’obligation de quitter sa paroisse pour le temps de la campagne électorale. René n’est pas élu. Mais arrivent les élections municipales de juin 1995. Il a 73 ans. Il répond à l’appel de Saint-Leusiens du PCR, du PS, de Freedom et de non-inscrits et repart en campagne ! La liste qu’il mène est battue de 600 voix.
Ces épisodes ont bien justifié le surnom de Tyinbo. Ils ont mis en lumière également la logique et le sens d’une vie qui répond à l’appel des autres, au besoin de partager leur vécu et à la volonté de trouver des solutions à leurs problèmes concrets. Ses engagements, aussi surprenants soient-ils aux yeux de certains, manifestent une cohérence profonde avec sa foi chrétienne et l’amour de son peuple. Il aura 86 ans le mois prochain et il le dit avec toujours autant de force : « Le Chrétien doit prendre conscience de ses responsabilités à tous les niveaux économique, social, politique, culturel. On n’a pas le droit de dire "ce n’est pas mon affaire". Il faut être avec les gens sur le terrain, les encourager dans ce qu’ils font. C’est à partir de ce que le baptisé fait qu’il peut développer le pays. Je me suis révolté contre l’idée selon laquelle le prêtre ne doit pas faire de politique. Pourquoi renoncerait-il à tout un secteur de la vie commune ? La politique est une dimension incontournable de la vie ».
À la suite des élections municipales perdues, le Père Payet est parti à Bras-Panon. Après de longues années à Saint-Denis et surtout dans le Sud, le voilà donc dans l’Est, immergé dans la population comme il le fut partout ailleurs. Le film d’Alexandre Boutié, "Le grand petit monde de la rivière des Roches", le montre en train de bénir une pêche aux bichiques. Revenu aujourd’hui à Saint-Pierre, il évoque avec nostalgie et tendresse toutes ces rencontres « de la Rivière des Roches à la rivière du Mât ». Il a gardé des relations avec les Panonnais et on l’appelle pour le tenir au courant des événements familiaux, des récoltes, des pêches. Il sait qu’il a aidé chacune et chacun à « faire sortir ses richesses » et il goûte le plaisir du partage.
C’est peut-être cela la politique : être ensemble, agir ensemble pour se développer en développant son pays. Cela semble bien être le credo du Père René.

Brigitte Croisier

Bibliographie :
"Quel diable de prêtre", René Payet, Avec la participation de Brigitte Croisier, Océan Éditions, 1996 ; publié par les Éditions Karthala, sous le titre René Payet, prêtre créole de La Réunion, 1996.

(1) Dans "Quel diable de prêtre !" de René Payet (Océan Éditions, 1996), p. 11
(2) Ibid. p. 12
(3) Ibid. pp.21-22
(4) Ibid. p. 35
(5) Ibid. p. 36
(6) Ibid. p.48
(7) Ibid. p.51
(8) Ibid. p.81


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