Changement climatique

Climat : « repolitiser le débat »

Une donnée au centre de tout

Céline Tabou / 4 octobre 2013

Dans une interview accordée à L’Express, Bruno Latour, philosophe, anthropologue et sociologue a expliqué l’importance d’un « principe de précaution », en ce qui concerne « notre avenir sur la planète ». Ce dernier a réagi à la parution du 5ème rapport du GIEC, qui conclut à une aggravation du climat, si rien n’est engagé dans les plus brefs délais.

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Selon l’intellectuel, il faut « se servir des capacités modernes d’innovation pour changer de système et aller enfin dans le bon sens ». La Réunion avait opté pour le développement des énergies non-polluantes. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Rapport très attendu par la communauté scientifique et politique, le Groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a annoncé que la hausse des températures moyennes mondiales de l’atmosphère et de l’océan, la fonte généralisée de la neige et de la glace, et l’élévation du niveau moyen mondial de la mer mettent en évidence que le réchauffement du système climatique est sans équivoque et possède des conséquences alarmantes sur les États.

Le changement imposé par le rapport du GIEC

Intellectuel reconnu, Bruno Latour a expliqué « le rôle du GIEC est de reconstruire une sorte d’immense puzzle à partir de milliers de pièces venant de sources très différentes et de disciplines très hétérogènes ». Ce travail vient de la confrontation d’idées et d’analyse venant de plusieurs disciplines, permettant une analyse « plus précise », comme l’a expliqué Konrad Steffen, directeur de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), et certains scientifiques, car « aujourd’hui, nous pouvons dire plus précisément dans quelle mesure les océans vont s’agrandir et cela a une influence énorme sur les habitants des côtes ».
Les conclusions du GIEC changent « le rapport classique entre science et politique auquel nous étions habitués », car le référentiel était : « les faits d’abord, les décisions plus tard ». Face à l’urgence de la situation et l’intensification des phénomènes climatiques, les politiques n’ont aujourd’hui plus le luxe d’attendre que les évènements se fassent pour réagir. Raison pour laquelle, Bruno Latour affirme qu’il faut « croire au cri d’alarme du GIEC », ce qui « suppose de changer nos comportements », mais aussi « notre économie, nos modes de vie, nos perspectives d’avenir ».
Un tel discours a été tenu par de nombreux scientifiques et politiques comme Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, Chantal Jouano, co-président d’Ecolo-Ethik, Stephen Boucher, directeur de programme European Climate Foundation, et également Paul Vergès, président de l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (ONERC). Ce dernier parlait, en avril dernier, d’un « nouveau modèle de civilisation » imposé par les changements climatiques et la hausse démographique.

La responsabilité humaine

Les travaux du GIEC ont prouvé qu’en cas d’inaction sur les rejets de gaz à effet de serre, le thermomètre mondial pourrait encore augmenter de près de 5°C d’ici la fin du siècle, entrainant des changements climatiques extrêmes, notamment en matière d’inondation et de sécheresse. Le groupe d’expert a également mis en exergue la responsabilité de l’activité humaine sur le climat, imposant des changements radicaux.
Pourtant, cette analyse est réfutée par certains scientifiques, qui remettent en cause l’impact des changements climatiques sur l’élévation du niveau de la mer ou des températures par exemple. Des doutes qui relèvent pour Bruno Latour « du même mécanisme que celui du négationnisme ». Pour ce dernier, « il n’y a pas la nature qui ferait les choses d’un côté et puis l’homme de l’autre, comme on a voulu si longtemps nous le laisser croire. Tout cela est imbriqué ».
L’intellectuel pose la responsabilité des Occidentaux : « Ma responsabilité d’Européen qui prend l’avion, qui roule en voiture et dont les ancêtres sont à l’origine de la révolution industrielle n’est pas la même que celle d’un Chinois, ou a fortiori, d’un Indien d’Amazonie, qui n’influe en rien sur le changement climatique ». Une remise en cause radicale des accusations des dirigeants occidentaux contre la Chine et l’Inde, d’être responsable de la dégradation du climat. Face à ce constat, Bruno Latour dénonce les scientifiques parlant d’anthropocentrisme*, car « c’est oublier toute l’histoire sociale, toute l’histoire économique, toute l’histoire des inégalités ».

Le climat, comme « élément politique central »

Dans son interview, Bruno Latour explique que l’idée de faire du climat un « élément politique central de notre existence » paraissait invraisemblable à l’époque. Mais « nous vivons une situation nouvelle et inédite, une incertitude partagée sur la source de l’action », car « l’homme ne domine plus la nature et la nature ne domine plus l’homme ». Il faut donc « tenter d’imaginer des solutions » car « nous nous trouvons dans une période très compliquée où il faut à la fois regarder les choses en face et ne pas baisser les bras ».
Un avis partagé par Jean Jouzel, climatologue et glaciologue, membre du groupe d’experts de l’ONU : « Il ne s’agit plus de reconnaitre la réalité de ce chaos ni la responsabilité de l’homme, mais de savoir comment nos sociétés vont s’adapter à ces changements et quelles mesures il va falloir prendre sur le plan de l’énergie ou de l’agriculture ». Pour Bruno Latour, il s’agit d’une « repolitisation générale, pour ne pas laisser ces problèmes aux experts et trouver un modèle de société qui permette de réviser complètement nos comportements sans renoncer aux idéaux qui sont allés de pair avec l’abondance : le confort, le bien-être et la santé ».
À l’instar du Parti Communiste Réunionnais, qui propose pour La Réunion de réorienter les budgets des collectivités vers la recherche et l’innovation, afin de trouver des solutions pour anticiper les besoins, mais aussi les conséquences aux changements climatiques, Bruno Latour affirme qu’il faut « se servir des capacités modernes d’innovation pour changer de système et aller enfin dans le bon sens ».

 Céline Tabou

* Anthropocentrisme : doctrine qui fait de l’homme le centre et la fin de tout.


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