Changement climatique

De nouvelles déceptions à Doha

Le résultat loin de satisfaire les représentants de la majorité de l’humanité

Céline Tabou / 10 décembre 2012

Les négociations des pays membres des Nations Unies sur le changement climatique ont pris fin le 8 décembre, avec un accord symbolique vis-à-vis de l’acte II de Kyoto. La présidence qatarie de la conférence a fait adopter cet accord qui "n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique", pour la ministre française de l’Environnement, Delphine Batho.

Avec un jour de retard, la conférence s’est clôturée samedi sur des différends entre les pays développés et les pays en développement. En effet, le « faible engagement des pays développés à l’aide financière aux pays en développement » contrarie les pays en voie de développement et les émergents.

« Un coup de force » de la part du Qatar

L’accord sur l’acte II de Kyoto, acté par le Qatar, a entraîné une série de contestations de la part de la Russie, Biélorussie et de l’Ukraine, qui s’opposent à la décision de prolonger le Protocole de Kyoto au-delà de 2012. Abrégeant les négociations qui s’éternisaient à Doha, le président de la conférence et vice-Premier ministre qatari Abdallah al-Attiya est monté à la tribune, a adopté une série de textes en discussion depuis ce 26 novembre par plus de 190 pays, prenant de court l’ensemble des délégations.

Le président de la conférence a annoncé que le nouvel accord s’appliquera de 2013 à 2020. Cet acte II de Kyoto engage l’Union européenne, l’Australie et une dizaine d’autres pays industrialisés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2020, mais les États-Unis, le Japon, le Canada et la Russie refusent de prendre leurs engagements au nouvel accord. Du côté russe, « c’est la première fois que je vois un tel précédent » , a dénoncé le délégué. Abdallah al-Attiya a répondu, selon les agences, que « les décisions adoptées reflètent la volonté des parties dans leur ensemble ».

Pour la ministre française de l’Environnement, Delphine Batho, « il fallait éviter qu’un seul pays bloque le résultat si difficile à obtenir au bout de ces 15 jours". Cette dernière a indiqué que l’accord "n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique". En effet, les pays développés n’ont pas annoncé leur objectif précis sur la réduction des émissions de gaz à en effet de serre, bien qu’ils soient appelés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 25% à 40% d’ici 2012 par rapport au niveau de 1990. 

Les pays du Sud lésés

Les pays du Sud, qui subissent en première ligne les impacts des changements climatiques, attendaient un engagement ferme pour les aider à surmonter ces catastrophes. Ils souhaitaient donc des pays développés qu’ils s’engagent à verser 60 milliards de dollars d’ici 2015, afin d’assurer une transition entre l’aide d’urgence de 30 milliards de dollars pour 2010-2012, et la promesse des 100 milliards de dollars d’ici 2020.

Les pays du Sud ont été déçus, car seuls les pays européens, y compris la Grande-Bretagne, la France, la Suède, les Pays-Bas et le Danemark, se sont engagés à attribuer une aide de plusieurs milliards d’euros. Le texte final de Doha presse les États du Nord à agir « quand les circonstances financières le permettront ». Le texte leur propose de présenter à la prochaine conférence sur le climat de 2013 à Varsovie des « informations sur leurs stratégies pour mobiliser des fonds afin d’arriver à 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 ».

L’accord n’est « pas à la hauteur », a regretté le ministre des Affaires étrangères de Nauru, Kieren Keke, au nom de l’Alliance des petits États insulaires (Aosis), cité par l’Agence France Presse. « Ce processus ne produit que des mots et pas d’action », a-t-il indiqué. À la veille de la clôture, les petits États insulaires (AOSIS) et les pays les moins avancés (PMA) avaient prévenu qu’ils n’accepteraient pas que la présidence qatarie joue la montre pour imposer un accord dans l’urgence. Dans la nuit de vendredi à samedi, le représentant de la Gambie et porte-parole des PMA, Pa Ousman Jarju, avait réitéré ses propos : « On partira sans accord, et alors ? Les pays industrialisés doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas nous demander d’accepter leurs conditions et refuser toutes nos propositions ». Malgré les avertissements, la présidence qatarie a fait passer en force la série de textes négociée depuis plusieurs semaines.

Céline Tabou

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La question de l’air chaud bute encore

L’air chaud correspond à tous les permis d’émettre des gaz à effet de serre non utilisés à l’heure où la première période du protocole de Kyoto s’achève, le 31 décembre 2012. Les négociations se sont éternisées sur la question de l’air chaud, car le surplus de quotas d’émissions de Gaz à Effet de Serre tourne autour de 13 milliards de tonnes équivalents CO2, détenus principalement par la Russie, l’Ukraine et la Pologne. Aujourd’hui, «  ce stock n’est pas le fruit de réductions effectives, mais le résultat d’un jeu comptable  », a expliqué Célia Gautier, du Réseau Action Climat France (RAC) à L’Humanité. D’un point de vue financier, la quantité de crédits serait tel que les États n’auraient plus à mettre en œuvre de politique de réduction de gaz à effet de serre. Cette année, le texte présenté par le Qatar n’annule pas cet « air chaud », mais l’Australie, l’Union européenne, le Japon, la Norvège, la Suisse, le Liechtenstein et Monaco se sont solennellement engagés à ne pas en acheter pour respecter leurs engagements au sein de Kyoto 2. Cela signifie que dans les faits, cet « air chaud » ne circulera pas jusqu’en 2020.
Un engagement pour 2015 ?

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L’accord de Doha réitère son ambition d’adopter « un protocole, un autre instrument juridique ou un accord ayant force juridique » à la conférence de l’ONU prévue en 2015. L’objectif est une entrée en vigueur en 2020 de cet acte, dont le but est de parvenir à limiter la hausse de la température à + 2°C. Depuis 1995, les pays membres des Nations Unies se retrouvent chaque année, autour de complexes et laborieuses négociations pour tenter de monter en puissance et répartir équitablement les réductions de GES entre les différentes nations.

Mais chaque année, les sujets de tension persistent et les rivalités creusent un peu plus le fossé entre les pays riches et les pays en voie de développement. En effet, contrairement au protocole de Kyoto I, cet accord ne concernera pas que les nations industrialisées, mais tous les pays, y compris les grands émergents et les États-Unis. Le texte de Doha devra servir de base de réflexion pour les prochaines négociations, comme l’a proposé le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon.

Le prochain grand rendez-vous aura lieu en 2015 à Paris pour conclure un accord "universel" sur les réductions de GES, impliquant tous les pays, dont les deux grands pollueurs que sont la Chine et les États-Unis, et devant entrer en vigueur en 2020.

Pékin, déçu par cette conférence

L’agence de presse, Xinhua, a annoncé qu’« aucun accord ni calendrier précis n’a pas annoncé durant les négociations de Doha pour combler le déficit de financement de l’année prochaine. Les États-Unis, l’Europe et d’autres pays développés refusent de donner plus en raison du ralentissement de leurs économies ». En effet, « les Américains veulent faire sauter douze paragraphes dans un texte. Les pays émergents sont furieux », affirme, de « source sûre », un participant cité par l’AFP. Face aux divergences, l’accord signé à Doha a indiqué que le « programme de travail sur les financements à long terme jusqu’à la fin de 2013 » sera prolongé d’une année.

Dès le départ, le chef de la délégation chinoise et vice-ministre chinois de la Commission nationale du développement et de la réforme, Xie Zhenhua, avait indiqué qu’un « soutien financier aux pays en développement pour l’adaptation à et l’atténuation des changements climatiques était un autre point important à Doha », a relevé Radio Chine Internationale. Cependant, le Fonds Vert ne dispose aujourd’hui que de 10 milliards de dollars, soit la moitié de la somme promise par les pays développés entre 2013 et 2015. Face à cette situation, le groupe des 77 et la Chine proposent que les pays développés contribuent à hauteur de 20 milliards de dollars par an entre 2013 et 2015 à ce Fonds vert, à moyen terme, « en raison de l’incertitude des financements à long terme » et du « ralentissement de l’économie mondiale ».

Trois jours avant la clôture de la conférence, Xie Zhenhua, avait déclaré que la Chine aller continuer à préserver l’environnement et à économiser les ressources, ainsi que réduire la pollution. Le gouvernement avait appelé les États à respecter la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), conformément au principe de « responsabilités communes, mais différenciées », selon les capacités de chacun. Xie Zhenhua avait également avancé quatre propositions : consolider le consensus déjà obtenu, intensifier la coopération, appliquer la Feuille de route de Bali et adhérer à la convention-cadre des Nations unies. Ces propositions visent à aboutir à des résultats positifs.
Ban Ki-moon reste optimiste

Le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, s’est réjoui de l’accord conclu à Doha, lors de la conférence sur la lutte contre le changement climatique. Le diplomate onusien a estimé que ce dénouement a permis de bien clôturer les négociations et de poser les jalons d’un « accord complet et contraignant à l’horizon 2015 ». Ce dernier appelle les gouvernements, ainsi que les entreprises, la société civile et les citoyens, à accélérer les actions sur le terrain, afin que la hausse des températures puisse être limitée à deux degrés Celsius. En vue d’un accord en 2015, Ban Ki-moon va désormais « accroître son engagement personnel pour tenter de rehausser les objectifs et le financement pour le climat. Et enfin, il a exprimé ses félicitations pour la tenue réussie de la conférence de Doha », a déclaré son porte-parole.

L’urgence reste de mise. Les récents rapports et études ont sonné l’alarme sur la réalité du changement climatique et le fait que les efforts réalisés ne répondaient pas à l’urgence de la situation. Les efforts engagés depuis 2005, ne résolvent rien, car le monde est sur une trajectoire de +3°C à +5°C, et non +2°C, seuil au-delà duquel le système climatique risque de s’emballer. De son côté, la FAO, a estimé à quelque 870 millions de personnes dans le monde souffrant de la faim, soit plus de la population des États-Unis, du Canada et de l’Union Européenne réunie. Les changements climatiques devraient peser lourd sur ces chiffres, car la carte de la faim du PAM indique que plus de la moitié des mal nourris vit en Asie et dans la région Pacifique, un quart vit en Afrique. Selon les experts de l’ONU, « si rien n’est fait pour limiter les changements climatiques, les affamés seront 10 à 20% plus nombreux d’ici à 2050. 24 millions d’enfants souffriront de carences alimentaires graves, dont 10 millions rien qu’en Afrique sub-saharienne », a précisé l’AFP.


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