Changement climatique

« La Réunion face aux défis du changement climatique »

Contribution de l’Alliance au Grenelle de l’Adaptation

Témoignages.re / 22 novembre 2010

Vendredi dernier au Conseil régional a eu lieu une assemblée extraordinaire sur le thème du Grenelle de l’Adaptation. Cette rencontre avait pour but de présenter les propositions réunionnaises dans ce domaine, dans la perspective de l’examen des contributions par les experts le 23 novembre, à quelques jours du début de la Conférence des Nations Unies de Cancún sur le Climat. L’Alliance a rendu publique sa contribution pour sortir de l’impasse du climat. Nous reproduisons ci-après son préambule et sa conclusion.

“Préambule”

Le dernier rapport du GIEC (2007) prévoyait une « hausse très probable de la fréquence des températures extrêmement élevées, des vagues de chaleur et des périodes de fortes précipitations » d’ici la fin du siècle. L’année 2010 aura confirmé ces prévisions avec une succession de phénomènes violents et très contrastés, révélateurs des effets du changement du climat : le 20 février, l’île de Madère, qui présente bien des similitudes avec La Réunion, est dévastée par des pluies diluviennes qui provoquent des torrents de boues destructeurs (42 morts), le 28 février, la tempête Xynthia frappe les côtes de Vendée et de Charente, les inondations détruisant de nombreuses maisons et faisant 50 morts, en juin, c’est le Var qui est touché par des pluies torrentielles et les inondations (25 morts et nombreuses destructions), enfin, l’été est marqué par les phénomènes extrêmes de la canicule sur la Russie, d’une vague de froid sans précédent sur l’Amérique du Sud et de violentes moussons en Asie. Outre les forêts russes ravagées par les incendies, les morts se comptent par dizaines de milliers à Moscou, au Pakistan et en Chine ; des millions de personnes se retrouvent sans abris, d’importantes infrastructures sont détruites, des vallées en Chine et au Pakistan sont ravagées alors que les cas de pneumonie mortelle se multiplient en Amazonie. L’origine anthropique du réchauffement climatique est une réalité désormais admise par la communauté scientifique. Les changements qui en découlent sont déjà en cours et leurs conséquences à moyen et long terme sont inéluctables du fait de l’inertie du système climatique. Quels que soient les effets de la politique d’atténuation  [1], tous les pays sont aujourd’hui confrontés à la nécessité de mettre en place des politiques d’adaptation  [2] fondées sur une évaluation de la vulnérabilité de leur territoire face aux divers impacts du changement climatique.

Territoire soumis à des risques récurrents (cyclones, glissements de terrain, inondations/submersions, éruptions volcaniques, maladies vectorielles, etc.), La Réunion est aussi un haut lieu de l’endémisme et un site de valeur planétaire sur le plan patrimonial et scientifique, puisqu’elle fait partie des trente-quatre “hot spots” de la biodiversité mondiale, c’est sur fond de cette situation exceptionnelle que nous devons élaborer une politique réunionnaise d’adaptation.

La Réunion : un héritage de l’Histoire

Il y a trois siècles et demi, La Réunion était vierge de toute présence humaine, et il y a encore exactement trois siècles, la population ne dépassait guère le millier d’habitants, alors que dans vingt ans, nous devrions dépasser le million d’habitants [3]. Comparée au long passé de l’Europe, notre île est donc, du fait de la brièveté de l’histoire de son peuplement, un territoire qui aura subi dans un laps de temps très court les effets concentrés de l’anthropisation. D’autant plus que la départementalisation ne datant que de 1946, l’entrée dans la société de consommation de masse est beaucoup plus récente qu’en Métropole et s’est faite aussi plus rapidement. L’urbanisation, l’implantation de grandes surfaces, le développement de l’automobile, la construction de grandes infrastructures, le recul des terres agricoles, etc., sont des phénomènes toujours en cours.
La biodiversité est la première victime de ce processus rapide. Les récits des premiers voyageurs abordant sur l’Île Bourbon concordent tous sur un même point, la nature y était exubérante et fertile, les marins n’avaient aucune peine à y capturer les tortues de terre et de mer qui abondaient, des drontes si peu effarouchés qu’ils se laissaient massacrer à coup de bâton, des anguilles et toutes sortes de poissons qui pullulaient dans les étangs et les rivières, etc.
Trois siècles et demi plus tard, les tortues ont disparu, les poissons sont rares et certaines espèces endémiques ont été exterminées. Selon l’UICN, un quart des espèces d’oiseaux présentes à La Réunion avant l’arrivée de l’Homme ont disparu ainsi que quatre espèces de reptiles terrestres sur sept. Et trente-six espèces animales sont actuellement menacées d’extinction, dont le gecko vert et le tuit-tuit, qui n’existent qu’à La Réunion.

La Réunion à la croisée des chemins

Il s’agit là des conséquences directes et quasi immédiates des activités humaines sur un petit territoire. Aujourd’hui, les effets de l’anthropisation s’évaluent aussi à l’échelle planétaire. Aux pressions démographiques et socio-économiques directes se surajoutent les impacts actuels et futurs du changement climatique. En tant qu’île tropicale de l’océan Indien, La Réunion est aux avant-postes de la lutte contre ce phénomène. Département d’un pays industrialisé depuis le 19ème siècle, La Réunion est néanmoins, sur le plan géographique et du point de vue historique, un pays du Sud, elle participe donc à la fois du monde industriel responsable historique du changement climatique et de l’hémisphère Sud qui en est la principale victime.
Car l’un des aspects des impacts du changement climatique est qu’ils ne sont répartis ni uniformément, ni de manière équitable. Si de nombreuses incertitudes demeurent sur l’évolution et les conséquences du réchauffement, l’on sait néanmoins qu’elles seront plus néfastes pour les territoires insulaires confrontés à la montée des océans et plus graves pour les populations ou les individus socialement les plus défavorisés. Les Réunionnais pourraient ainsi subir une “double peine”, celle de l’inégalité sociale héritée de l’histoire coloniale et postcoloniale (52% de la population sous le seuil de pauvreté) et une aggravation de cette inégalité devant les impacts du changement climatique.

En 2030, La Réunion dépassera le million d’habitants. Toute projection dans l’avenir doit en tenir compte, car, du fait du caractère contraint de l’espace et de la forte dépendance en matière d’approvisionnement énergétique, le développement du territoire dans ses composantes économique, sociale et environnementale ne pourra se faire qu’au prix d’une véritable capacité à innover et à éviter certaines erreurs du passé. Un point nous semble fondamental dans l’élaboration d’un Plan régional de l’adaptation au changement climatique, c’est la prise en considération du concept de mal adaptation. En effet, cette notion désigne tout « changement opéré dans les systèmes naturels ou humains » qui aurait pour effet non intentionnel d’augmenter la vulnérabilité face au changement climatique. La Réunion étant un territoire où nombre d’infrastructures sont en projet ou en cours de développement, il faudra veiller à ce que les choix de ces projets s’inscrivent dans une stratégie appropriée au Grenelle de l’Adaptation. Du fait d’un certain nombre d’incertitudes dans le processus de prise de décision relatif au changement climatique, toute erreur de calibrage, notamment dans des infrastructures côtières, pourrait avoir des effets terriblement néfastes en exposant notre île à des risques majeurs. C’est pourquoi nous privilégions une stratégie “sans regret” qui, quelle que soit l’ampleur du CC, réduira la vulnérabilité du territoire.

Tous ces éléments montrent que La Réunion doit relever en quelque sorte un double défi : réparer les erreurs du passé et anticiper sur les menaces de l’avenir. L’adaptation devra s’articuler sur la politique d’atténuation en évaluant correctement les risques et en les réduisant par une stratégie appropriée, notamment en termes de sécurité : risques d’inondations, de submersions, menaces sur les approvisionnements énergétique et alimentaire, et risques sanitaires.

Conformément au Programme national, cette contribution reprend le schéma en trois thématiques, certaines préconisations sont transversales :

1) Thèmes transversaux
Eau
Biodiversité
Santé
Risques naturels

2) Thèmes sectoriels
Agriculture/Forêt/Pêche
Energie
Tourisme
Infrastructures
Urbanisme et cadre bâti

3) Thèmes organisationnels
Gouvernance
Connaissance
Education/Formation/Information
Financement

“Conclusion”

L’adaptation nous conduit à inventer des solutions pour l’avenir, mais aussi à renouer avec un passé où existaient des pratiques de bon sens qui, hélas, ont été abandonnées du fait des facilités créées par l’importation et le développement d’un mode de consommation standardisé. La Réunion est aujourd’hui confrontée à ses fragilités, héritage du passé et de certains choix erronés. C’est particulièrement vrai pour les infrastructures de transports dédiées à la route et pour le littoral fragilisé par la pression anthropique. S’il n’est pas possible de faire “machine arrière”, il est toujours possible de faire des choix à la lumière de notre connaissance des risques encourus. Pour cela, il faut accepter l’idée que des mutations sont désormais nécessaires, le temps de la gabegie, du tout automobile, du tout importé, du chacun pour soi, de la case à terre pour tous, ce temps-là est terminé. Le CC peut constituer pour La Réunion une véritable opportunité, celle de s’engager dans un mode de développement maîtrisé, durable et acceptable pour les générations futures. Mais cela suppose une véritable révolution culturelle de la part de tous les acteurs, une volonté politique commune de relever les défis redoutables auxquels nous confronte le changement climatique.

[1Les politiques du climat comportent deux volets, l’atténuation et l’adaptation. La politique d’atténuation est l’objet principal des grandes négociations internationales comme celle de Copenhague en décembre 2009. Elle a comme enjeu essentiel la mise en place de mesures contraignantes de réduction des émissions de gaz à effets de serre. Cependant, quels que soient les résultats de la politique d’atténuation, tous les pays du monde sont confrontés à la nécessité de prévenir les effets désormais inéluctables du changement climatique et donc d’élaborer des stratégies permettant aux territoires de prévenir les effets les plus néfastes du dérèglement du climat. C’est le volet de l’adaptation au changement climatique : il se définit comme la capacité des sociétés à pouvoir répondre aux multiples phénomènes du réchauffement afin d’en éviter ou atténuer les effets les plus dangereux ou bien d’en saisir les opportunités. Les politiques d’adaptation se déclinent territorialement, car les conséquences du dérèglement sont multiples et différenciées suivant les régions. Adaptation et atténuation sont inséparables : sans une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, on risque d’atteindre un seuil critique au-delà duquel l’adaptation deviendra difficile et très coûteuse.

[2Voir note (1)

[3La population réunionnaise aura été multipliée par 1.000 en trois siècles !


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