Déplacements - Transports

Route du littoral : 50 ans d’erreurs

Pourquoi persister à défier la mer et la force de la gravité ?

Manuel Marchal / 4 octobre 2016

Des kilomètres d’embouteillages supplémentaires hier sur la route du littoral pour un fait qui ailleurs aurait eu un impact très limité : les conséquences d’un incendie difficile à maîtriser rappellent les conséquences de mauvaises décisions dans l’aménagement du territoire.

JPEG - 51.8 ko

Un départ d’incendie à la Montagne vendredi a eu d’importantes conséquences sur des dizaines de milliers d’automobilistes hier, soit plus de 48 heures après les premières flammes. En effet, dès samedi, la Région prenait la décision de basculer la route du littoral sur ses chaussées côté mer. Puis hier, elle a choisi de bloquer totalement la circulation pour permettre à des cordistes d’effectuer des purges. Dimanche matin, cet axe pourrait être interdit afin de pouvoir effectuer des travaux complémentaires.

Ces faits ne découlent pas de la fatalité, et ne doivent en aucun cas être un encouragement à persister dans l’erreur de la route en mer. En effet, ils sont la conséquence de mauvaises décisions dans l’aménagement du territoire. Tout s’est joué voici plus d’un demi-siècle, quand les élus de La Réunion de l’époque et le gouvernement ont décidé de fermer le chemin de fer et de construire une route du littoral entre Saint-Denis et La Possession. Il existait un projet alternatif soutenu par les communistes. C’était la modernisation du train, et la construction d’une route passant au-dessus de la falaise pour relier le Nord à l’Ouest.

Route en moyenne altitude et ville nouvelle

Une route de moyenne altitude avait comme intérêt d’être à l’abri des chutes de pierres. Car la fragilité de la falaise était déjà bien connue. De plus, elle aurait permis de créer les conditions favorables à la construction d’une ville nouvelle dans le secteur de la Montagne. Il fallait en effet anticiper la croissance de la population, et tenir compte de la volonté du pouvoir de tout concentrer à Saint-Denis. La ville nouvelle de la Montagne aurait ainsi permis de fixer une population d’employés qui doivent aller à Saint-Denis pour travailler. La proximité de la ville nouvelle avec Saint-Denis permettait de planifier une desserte par des moyens collectifs. Pendant ce temps, le train modernisé pouvait continuer à transporter des personnes et des marchandises entre Saint-Benoît et Saint-Pierre en passant par Saint-Denis, à un coût défiant toute concurrence de l’automobile. Et le problème de la route du littoral n’existerait pas.

L’argent était là pour réparer l’erreur

Mais la proposition des communistes a été combattue par le pouvoir qui s’est entêté à détruire le chemin de fer et lancer la route du littoral. Les Réunionnais paient aujourd’hui les conséquences de ce choix. Tous les jours, plus de 60.000 véhicules se rendent à Saint-Denis par l’Ouest, et 90.000 par l’Est. Parmi ces automobilistes, nombreux sont ceux qui doivent faire des dizaines de kilomètres pour aller travailler dans la grande ville. Ils habitent au-delà de La Possession ou plus loin que Sainte-Marie. Tous les jours, ils perdent des heures dans des embouteillages car le train n’existe plus, alors qu’ils auraient pu vivre dans une ville nouvelle près de leur lieu de travail.

Quand l’Alliance était à la direction de la Région, Paul Vergès avait réussi à négocier le financement nécessaire pour corriger cette erreur historique. C’est le Protocole de Matignon qui permettait de réaliser un tram-train qui devait passer par la Montagne. En échange de son soutien, l’État obtenait de la Région une participation à la construction d’une nouvelle route du littoral, un projet qui relevait de sa compétence.

Le tram-train serait déjà en service

Le chantier de reconstruction du train avait d’ailleurs démarré par la construction des emprises nécessaires sur les nouveaux ponts de la rivière des Pluies, de la rivière des Galets ainsi que sur l’axe mixte entre Le Port et Saint-Paul. Mais contre toute attente, la justice administrative a alors donné suite à un recours qui interdisait la desserte de la Montagne, et donc la construction de la ville nouvelle, ce qui a entraîné une nouvelle enquête publique pour un tracé en tunnel. Puis l’élection de Didier Robert à la tête de la Région en 2010 a créé les conditions de la remise en cause de ce projet. L’argent obtenu pour les deux chantiers a été transféré sur celui d’une route en mer relevant cette fois de la compétence de la Région Réunion, plus de l’État. Si la simple continuité des politiques publiques s’était appliquée sur cette question, le tram-train serait déjà terminé et les Réunionnais auraient une alternative pour circuler en toute sécurité entre le Nord et l’Ouest, qu’il pleuve ou qu’il y ait des incendies sur la corniche.

Les Réunionnais dans l’impasse

Autant dire que dans ces conditions, les Réunionnais ne sont pas près d’avoir une solution à un problème vieux de plus de 50 ans, né du refus d’accepter une proposition des communistes et aggravé par la volonté de relier à tout prix Saint-Denis à La Possession par le chemin le plus dangereux, par le pied de la falaise, ou par la mer.

Il n’est pourtant pas trop tard pour agir dans le bon sens. Le projet de la route en mer accumule les problèmes techniques et est sous le coup d’une enquête préliminaire du Parquet national financier. Le manque de matériaux amène déjà à suspendre une partie de cette construction. Tous les fonds obtenus par Paul Vergès pour les projets du tram-train et de la nouvelle route du littoral n’ont pas été dépensés. Or, la construction d’un train est plus rapide et moins chère que celle d’une route en mer.

M.M.


Kanalreunion.com