Education-Formation

Le ras-le-bol des professeurs du premier degré

Rapport Debarbieux :

Témoignages.re / 25 septembre 2012

Eric Debarbieux, fraîchement nommé délégué ministériel chargé de la Prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, a réalisé une enquête de victimation auprès des enseignants du premier degré. Nous reproduisons ci-après un article du “Café pédagogique” paru le vendredi 21 septembre sur ce rapport, sous la signature de François Jarraud.

A peine délégué ministériel et déjà perturbateur. Eric Debarbieux publie, avec Georges Fotinos, les résultats d’une enquête de victimation auprès des enseignants du premier degré qui envoie un message clair à toute la hiérarchie de l’Éducation nationale : « Laissez-nous tranquilles ! ». Le rapport pose aussi la question de l’absence de soins pour les enfants atteints de troubles du comportement scolarisés en application de la loi de 2005. Eric Debarbieux échappe décidément aux règles feutrées du sérail. Ancien chargé de mission de Luc Chatel, il a été nommé Délégué ministériel à la Prévention de la violence scolaire par Vincent Peillon le 17 septembre. Trois jours plus tard, son rapport montre l’urgence d’une refondation profonde d’un système éducatif dont le fonctionnement pyramidal est rejeté par les enseignants.

Globalement un bon climat scolaire

Réalisée avec le soutien de l’Autonome de solidarité et du Médiateur de la République, l’enquête menée par Eric Debarbieux et Georges Fotinos en avril-mai 2011 porte sur 11.820 enseignants du premier degré, un échantillon très représentatif. Selon elle, 92% des enseignants trouvent le climat scolaire de leur école bon ou plutôt bon. Mais ce sentiment globalement positif est moins partagé par les enseignants débutants et travaillant en éducation prioritaire. La violence perçue suit une grille de lecture sociale. 18% des enseignants perçoivent une violence scolaire fréquente contre 46% des enseignants de ZEP.

Une victimation marquée par les inégalités sociales

Les enseignants sont avant tout victimes de violences verbales. Un professeur sur trois (36%) a essuyé des injures, seulement 4% des coups et 6% des bousculades, très généralement sans gravité. Par contre, un enseignant sur sept (15%) souffre d’ostracisme de la part de ses collègues ou de harcèlement là aussi fréquemment de la part de collègues. Moins de 1% des enseignants sont victimes de violence physique exercée par des parents. Mais un sur cinq a été insulté par des parents. Enseigner en Zone d’éducation prioritaire augmente la probabilité d’être victimes de façon importante. Ainsi on a 2 fois plus de probabilité d’être insultés en ZEP qu’en centre-ville. Enfin, un tiers des enseignants (37%) se heurtent à des enfants « gravement perturbés » qui pèsent sur le climat de l’école. Ce taux monte à la moitié des enseignants en ZEP.

Un verbatim qui bouscule

Le choc le plus important de cette enquête est donné quand on demande aux enseignants de faire des propositions d’amélioration. Près de 8.000 personnes ont saisi cette occasion et leurs écrits bousculent l’institution. 81% des enseignants critiquent de façon virulente la hiérarchie. « Arrêter les injonctions des IEN de nous faire remplir mille et une évaluations nouvelles et sans intérêt. J’ai l’impression que les gouvernants veulent que nous soyons de simples exécutants, tous les mois, voire semaines, une nouvelle circulaire à remplir, un nouveau document d’évaluation (sans nous concerter) tombe et doit être rempli pour la veille et donc ils nous étouffent par des charges de travaux supplémentaires », écrit l’une. « Cesser les enquêtes multiples sur tout et n’importe quoi, les paperasseries en x exemplaires (ou alors fournir des documents électroniques pour ne pas être obligé de remplir A LA MAIN tous ces tableaux, bilans, comptes rendus (PPRE, Aide perso, Bilan de PPRE, Projet d’école, Bilan de projet d’école...), cesser aussi ces évaluations qui nous empêchent d’avancer et dont les résultats, au final, dépriment les élèves parce que passées trop tôt », affirme une autre.
La hiérarchie locale est remise en cause.

Malaise social

80% des enseignants dénoncent une crise du malaise social. « Les enseignants se sentent déconsidérés socialement, rabattus sur une image de profiteurs et de fainéants qui les laissent déconcertés quant aux possibilités de luttes classiques ». « On ne parle de nous que sur des aspects négatifs : l’absentéisme, les grèves, les mauvais résultats aux enquêtes PISA, les fausses "réformes" (ex : le ministre qui prône le retour du calcul mental à l’école alors qu’on le pratique tous....). Cela ne facilite pas notre autorité face aux parents, voire aux enfants qui entendent ce discours à la maison ». Ces attentes passent avant la demande en moyens. « L’impression de ne pas être écouté, d’être dirigé de manière bureaucratique, non respectueuse, domine », conclut le rapport. « La manière de réformer est en question : programmes, rythmes, intégration, évaluation, “outils de pilotage” et “paperasse” apparaissent sans lien avec le réel et le possible. La relation avec les parents est très problématique, attirant chez une minorité un souhait de sanctions et d’exclusions et chez la majorité une proposition d’aide, d’éducation parentale, de partenariat. Les demandes d’aide tournent beaucoup autour des élèves difficiles et des élèves en difficulté, et particulièrement en cas de troubles du comportement ».

Des préconisations

« Il est temps d’accorder aux enseignants une véritable autonomie de l’école accompagnée des moyens de fonctionnement nécessaires » , note E Debarbieux. Il faut supprimer l’aide personnalisée vomie par le personnel. Repenser les évaluations nationales. Donner du temps aux équipes pour qu’elles puissent fonctionner. Il faut « un autre modèle de relations humaines... Le modèle pyramidal a vécu. Il est même considéré par les personnels des écoles comme une « violence institutionnelle ». La réflexion doit donc progresser — mais avec ces personnels — sur l’équilibre entre une autonomie réelle et un pilotage raisonnable et non bureaucratique de cette autonomie dans un cadre national. Le statut des directeurs, et leur mode de nomination, le rôle de coordination des IEN, la remise à plat des pratiques et des finalités de l’inspection pédagogique, l’importance de la recherche et de l’innovation pédagogiques dans les pratiques de classes sont des débats à mener sans a priori ». Une première mesure serait un moratoire sur les enquêtes officielles.

Le devenir des enfants atteints de troubles du comportement pose la question de la place des personnels spécialisés. « La présence d’un personnel surnuméraire pouvant aider les enseignants et les élèves dans les classes et mettre en place des projets différents et des dédoublements serait un facteur facilitant ».

La formation de ces personnels comme celle des enseignants devient une priorité. « L’enseignement est peut-être une mission, c’est aussi un métier et un métier auquel on se forme. La peau de chagrin de la formation continue, la mastérisation de la formation initiale sans pensée pédagogique ont été des stupidités. Le taux de victimation chez les jeunes enseignants prenant leur poste est fortement corrélé aux lacunes de la formation aux situations difficiles et à la violence à l’école. Il en est de même pour leurs élèves ».

Climat pourri

A tous ces niveaux, la question de la gouvernance est posée par E. Debarbieux. Pour lui, actuellement, les relations humaines dans l’Education nationale sont sous un « climat pourri ». « Changer les choses ne sera pas simple », car l’enquête montre un détachement important envers les mouvements pédagogiques et une méfiance envers l’institution. Pour changer la situation, il faudra beaucoup d’énergie. Ça tombe bien, Eric Debarbieux nous dit : « Je suis un message politique fort »...

Qu’en pensent les inspecteurs ?

Violemment mis en cause par le rapport Debarbieux, comment les inspecteurs lisent-ils ses préconisations ? Ils ne sont pas surpris. « Il y a un malaise profond dans le système éducatif. Il est légitime que les enseignants soient dubitatifs envers la hiérarchie proche », estime Patrick Roumagnac, Secrétaire général du Sien-Unsa, le premier syndicat d’inspecteurs du primaire (IEN). « Je ne suis pas surpris. On constate la tension dans toute la fonction publique après des années passées à taper sur elle », nous dit Dominique Momiron, Secrétaire général adjoint du Snpi-Fsu. « Depuis 2007, le ministère veut nous utiliser comme des cadres de contrôle et des VRP des politiques. Or, ce n’est pas l’essentiel de leur rôle ».

Pour autant, le positionnement diverge. « C’est pour cela que nous avons réalisé une charte éthique des inspecteurs », continue D. Momiron. « On pense par exemple qu’il faut découpler l’évaluation de l’évolution de carrière ». « Pendant longtemps, on a dit que le travail des IEN, c’est le pilotage des personnels. Or, c’est l’aide à la mise en place des projets », estime P. Roumagnac. « C’est aussi des contrôles de conformité avec les instructions ». Plus que la maladie du système, c’est celle des enseignants qu’il faut soigner. « On a dit aux enseignants qu’ils n’étaient pas brillants au point qu’on a même arrêté de les former. Il faut maintenant impliquer les enseignants dans la mise en confiance envers eux-mêmes ». C’est chez eux qu’est le problème ?

(Source : Le café pédagogique)

C’est la crise qui frappe à la porte

Peut-on faire comme si de rien n’était ?

Apprendre, enseigner par temps de crise ou par temps prospère est-ce identique ? Dans les faits, non, dans les débats, sans doute. L’école sanctuaire a vécu si elle a vécu un jour. Mettre l’école à l’abri des assauts socio-économiques en dressant les remparts du savoir est un vœu pieux, un vœu en forme de ligne Maginot.

Peut-on penser l’éducation en ne regardant pas ce que la crise produit et ce qu’elle amènera si on n’y prend garde ?

L’insécurité sociale fragilise le système éducatif insidieusement. Combien d’enfants de chômeurs, combien d’enfants exclus de fait de la société de consommation sans pour autant être privés d’envies ? Quels espoirs s’autorise-t-on quand on a sous les yeux les signes d’une lente dérive vers un retrait du monde montré par les écrans ?

Au quotidien, ces questions se posent à des enseignants un peu partout en France.

La pauvreté s’immisce dans les apprentissages avec à la clé une croyance affaiblie dans la valeur de ce qui s’apprend. A quoi ça sert d’étudier si, au bout, le travail n’y est pas ? Au bout de quoi d’abord, les études se paient et les inégalités se manifestent là aussi. Redonner du sens, de la valeur aux savoirs, la tâche est rude, mais essentielle. Elle s’attache aux données fondamentales d’une société en transition, le socle commun est aussi celui des valeurs, celui d’un chemin commun que l’on trouverait vers l’avenir. Dans une société en crise, le risque de voir s’étioler les références partagées est grand. Autant ne pas faire la sourde oreille.

L’ascenseur social est en panne ?

Inventons un escalier et pourquoi pas en colimaçon ou avec de jolis paliers, histoire de prendre son temps, d’apprendre en détours, en plein, en reliés, dans les interstices, de reconnaitre aussi les savoirs glanés au fil des rencontres avec des grains de connaissance, des perles de compréhension. Le sens des apprentissages rejoint aussi le sens de la vie, le réinventer est aujourd’hui une nécessité pour ne pas laisser l’espoir aux seules voix obscures. La crise frappe à la porte de l’école, pourvu que la refondation ne fasse mine de l’ignorer.

Monique Royer

(Source : Le café pédagogique)


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