Education-Formation

Pour « une école du peuple » avec la pédagogie Freinet à La Réunion

Cinquantenaire du décès de Célestin Freinet

Témoignages.re / 29 novembre 2016

Ce mercredi 23 novembre au CEMEA de Sainte-Clotilde, une conférence de presse a été tenue par l’ICEM Réunion Pédagogie Freinet à l’occasion du cinquantenaire du décès du célèbre pédagogue Célestin Freinet pour faire mieux connaître ce mouvement pédagogique. À cette occasion, Bénédicte Dupuy et Christian Courtois, membres de l’ICEM Réunion, ont notamment présenté l’histoire de la pédagogie Freinet à La Réunion et les fondamentaux de cette organisation. Nous publions ci-après de larges extraits des documents qu’ils nous ont fait parvenir à ce sujet.

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Bénédicte Dupuy et Christian Courtois, membres de l’ICEM Réunion.

Marcel Leguen est nommé à La Réunion en 1951 au service des constructions scolaires du rectorat, puis devient à la rentrée 1954 directeur de l’école d’un village des Hauts de La Réunion, Le Tévelave. Alors que le bâtiment n’est qu’une case misérable, il fonde l’« École nouvelle du Tévelave », un projet qui met en œuvre les principes de la pédagogie Freinet adaptés à l’environnement culturel créole et à la réalité de La Réunion alors accablée de misère. Arzule Guichard, son collègue (natif de La Réunion) n’hésite pas à travailler en créole oral et écrit, un scandale à l’époque (et encore maintenant pour certains).

L’engagement et l’enthousiasme de Marcel Leguen, les résultats remarquables de ses élèves ont fait de Tévelave un haut lieu de la pédagogie nouvelle à La Réunion tout comme en France. Les autorités académiques conquises soutiennent Marcel Leguen et à la rentrée de 1958, elles lui confient la direction d’une école expérimentale qui vient d’être spécialement créée à La Plaine des Cafres. Arzule Guichard accepte de l’accompagner dans ce projet.

Roger Uberschlag (des Amis de Freinet) – inspecteur de la région Sud de La Réunion – devient son inspecteur ; il prône la pédagogie Freinet… et toutes les écoles du Sud achètent des imprimeries. Les tensions politiques dans l’île sont à leur comble quant au statut de La Réunion et Marcel Leguen paye alors très cher son engagement auprès des communistes, favorables à l’autonomie. Il est agressé par des partisans du camp adverse. Le préfet fait fermer l’école expérimentale et en 1959, Marcel Leguen retourne à l’école du Tévelave.

Malgré les protections et les sympathies dont il bénéficie au plus haut niveau en France en raison de son passé de résistant et de l’impact de son expérience pédagogique, Marcel Leguen, dans le sillage de l’ordonnance Debré, est interdit de retour à La Réunion (après le congé administratif qu’il a pris en métropole en 1963). Il ne retournera plus jamais à La Réunion. Inspiré par son expérience réunionnaise, il écrit et publie une histoire de La Réunion en 1979 et un ouvrage de témoignage et de réflexion sur son aventure de maître d’école en 1989. Quant à Arzule Guichard, il termine sa carrière, oublié presque comme un pestiféré dans les environs de Tévelave.

En 1971, c’est la création de l’Institut Réunionnais de l’École Moderne (IREM), qui change ensuite son nom en ICEM Réunion, vu la confusion avec l’Institut de Recherche et d’Étude Mathématique. Un succès fabuleux vu le contexte politique de l’époque et l’activisme des associations du post et péri-scolaire… ce qui n’empêche pas deux classes Freinet d’être incendiées. Mais l’administration n’apprécie pas vraiment, les blâmes tombent… les membres se réfugient alors au sein de l’OCCE, qui défend les mêmes valeurs et en fait complète l’ICEM ; ainsi ils peuvent continuer en disant qu’ils pratiquent la pédagogie coopérative de l’OCCE.

Les « choses » se calment, le groupe renaît (années 80) et l’école d’Étang-Salé les Bains (de la maternelle au CM2) devient l’école coopérative Freinet à sujétion spéciale pour plusieurs années apportant la preuve visible de résultats scolaires excellents. Malheureusement, les vieux démons reprennent le dessus et le directeur de l’école Marcel Baum est agressé pendant une récréation par certains nervis et demande en fin d’année sa mutation pour Saint-Denis dans une école « ouverte ».

L’administration ne joue pas le jeu (prévu dans les statuts) et nomme un directeur qui ne connaît ni le A ni le B de la pédagogie Freinet, l’ambiance n’est plus là et au fil des ans, avec les départs des anciens instituteurs, plus un seul ne pratique la pédagogie Freinet… Pourtant jusqu’aux années 90, l’ICEM Réunion, comme les autres associations du CAPE (Collectif des associations partenaires de l’école), organise des stages de formation gratuits continue pendant les jours de classe. De plus, il intervient (toujours bénévolement) dans la formation initiale à l’École normale, puis à l’IUFM, 80 à 100 heures par an… Ensuite, pour des raisons financières, puis par l’emprise de l’université sur les IUFM devenues ESPE — « la pédagogie est un moyen de pallier son manque de diplômes » y entend-on… — les interventions diminuent.

Actuellement, nous avons un listing de 200 personnes plus ou moins « touchées » par la pédagogie Freinet, mais elles ne s’en réclament pas officiellement — pourquoi ? — et elles deviennent rarement militantes. Nous travaillons, plus ou moins isolés dans nos classes, nous avons des réunions périodiques, organisons des stages et avons pris en main un CUCS (Contrat Urbain de Cohésion Sociale) où sont souvent associés des travailleurs sociaux, d’où notre présence à La Réunion sur l’illettrisme, adulte et enfant, à notre local à l’Éperon. Le CUCS n’a pas été reconduit, mais il continue sous forme d’ateliers de lecture-écriture avec des personnes de 55 à 84 ans. Des contacts sont en cours, associé au CAPE (Collectif des Associations Partenaires de l’Ecole) avec l’ESPE, vu les nouveaux textes, pour être partie prenante dans la formation continue et initiale comme il y a quelques années.

Les principes pédagogiques qui ont guidé Freinet :

1. Il s’agit de préparer le peuple, dès
aujourd’hui, à administrer lui-même la future société.

2. La liaison entre les apprentissages scolaires et les activités concrètes dont les élèves perçoivent l’utilité et le sens ;

3. L’ouverture de l’école sur le milieu social et économique ;

4. La nécessité de l’auto-organisation démocratique des élèves.


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