Education-Formation

Saint-Denis, ville universitaire : Une ardente obligation

Contribution de Pierre Vergès

Témoignages.re / 25 mai 2012

Dans le cadre du débat en cours sur l’avenir et le développement de notre Université, Pierre Vergès a adressé sa contribution aux candidats à la Présidence de l’Université de La Réunion ainsi qu’à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.
Au moment où un rendez-vous important concerne la communauté éducative et étudiante, Pierre Vergès a tenu, en sa qualité de candidat à l’élection législative sur Saint-Denis, de donner son point de vue sur la situation du pôle universitaire de la plus grande ville de l’Outre-mer. Les intertitres sont de “Témoignages”.

Avec une population étudiante de 15.000 personnes, on peut dire que Saint-Denis, chef-lieu administratif de La Réunion, est aussi une « ville universitaire ». C’est un atout considérable pour une ville comme Saint-Denis.
Les origines de l’institution universitaire réunionnaise sont relativement anciennes puisqu’elles remontent à l’avant-guerre, avec l’implantation d’une Ecole de Droit à Saint-Denis. Par la suite, dans la lignée de la départementalisation, aux débuts des années soixante, fut créé le Centre Universitaire de La Réunion, à l’époque intégré dans l’Université et l’Académie d’Aix-Marseille. Enfin en 1984, le Centre universitaire fut érigé en université de plein exercice et en « Université française de l’océan Indien ».
Au terme de quatre décennies de croissance et de transformations structurelles décisives, l’Université de La Réunion est parvenue à remplir sa mission de recherche et de formation, souvent au prix de vives difficultés. Elle a réussi à acquérir une notoriété à la fois nationale et internationale, malgré sa situation périphérique. A cet égard, l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) a émis des avis laudatifs sur les activités de l’établissement dans ses récents rapports.
Surtout, l’établissement a fait face à la lame de fond démographique qui a entraîné une forte croissance de la population étudiante (4.200 inscrits en 1984, plus de 15.000 en 2011). Le développement de l’Université de La Réunion a déjà permis à plusieurs générations de jeunes Réunionnaises et Réunionnais d’accéder à une formation supérieure et ainsi de saisir « l’ascenseur social » pour une insertion professionnelle et sociale réussie.

L’Université de La Réunion : un outil essentiel du développement de l’île

La situation sociale de La Réunion doit être prise en considération dans les orientations prises en matière d’éducation et d’enseignement supérieur. Si une partie des étudiants Réunionnais ont la possibilité de poursuivre leurs études en mobilité, bon nombre ont la volonté et démontrent un acharnement à réussir leurs études, mais n’ont pas financièrement les moyens de se former à l’extérieur. C’est là toute l’importance de disposer d’un pôle universitaire performant qui offre un niveau de qualification reconnu pour les jeunes Réunionnais, mais aussi ayant vocation à rayonner dans la zone océan Indien par des échanges entre étudiants de la zone.
L’Université de La Réunion est en ce sens un outil essentiel du développement de La Réunion.
Son ambition, son envergure et son rayonnement auront un rôle décisif dans l’émergence des prochaines générations de dirigeants réunionnais.
A l’heure où l’on parle de recrutement local, force est de constater que des progrès considérables ont été accomplis pour fournir des compétences locales. Cet effort doit être amplifié pour véritablement offrir toutes les chances de réussite et d’accès à l’emploi à responsabilité pour les Réunionnais, ceux qui feront le choix de s’investir ici à La Réunion pour contribuer au développement de leur pays.
Certaines évolutions récentes sont de nature à susciter de vives inquiétudes. En effet, en synchronie avec de nombreux établissements métropolitains, mais probablement avec une plus grande acuité, l’Université de La Réunion affronte actuellement une situation financière périlleuse, caractérisée par une stagnation, voire une diminution de ses moyens, alors même que ses effectifs continueront à fortement augmenter, pour atteindre 20.000 étudiants d’ici quelques années.
Il est paradoxal que cette situation préoccupante n’attire pas davantage l’attention des élus de gauche comme de droite.

Les universités d’Outre-mer dans une dérive financière inquiétante…

Certes, l’Université de La Réunion n’est pas un cas isolé. Conséquence de la politique calamiteuse de l’ancien gouvernement, nombre d’universités françaises s’enfoncent dans une crise financière dramatique.
Actuellement, trente établissements d’enseignement supérieur connaissent de sévères difficultés financières, dont onze sont en situation de quasi-faillite et par conséquent soumis à la tutelle des Recteurs-Chanceliers : Paris VI “Pierre et Marie Curie” ; Ecole Normale Supérieure de Cachan ; Paris XIII Villetaneuse ; Université de Nice Sophia Antipolis ; Bordeaux III ; Limoges ; INSA Rouen ; Bretagne Sud ; Pau ; Nantes...
Quant aux universités d’Outre-mer, leur dérive financière est particulièrement inquiétante bien qu’elles n’aient pas encore accédé aux « compétences élargies prévues » par la loi dite LRU. A cet égard, symptôme d’une crise financière majeure, le Conseil d’Administration de l’Université de La Réunion a refusé de voter le budget prévisionnel afférent à l’année 2012.
Dans une lettre ferme et argumentée adressée en février 2012 à François Hollande, Madame Anne Fraisse, Présidente de l’Université Paul Valéry de Montpellier et Vice-présidente de la Conférence des Présidents d’Universités, fustige le « marketing de l’excellence et de l’autonomie » déployé par l’ancien gouvernement et auquel pourrait succomber le nouveau ministère.
Elle interpellait le candidat et futur Président de la République en ces termes : « Avez-vous réalisé ce que veulent dire réellement Autonomie des universités et investissements d’avenir pour ne parler que de ces deux mesures ? ».
Développons plus avant les arguments de la Présidente Fraisse auxquels souscrivent des milliers d’universitaires dans le cadre du mouvement « Sauvons l’Université ».

1) L’Autonomie des universités : une duperie dangereuse
Comment peut-on croire que les universités sont autonomes quand elles doivent maintenant obtenir l’accord préalable de l’État pour voter leur budget alors que ce contrôle était exercé a posteriori lorsqu’elles n’étaient pas autonomes ? Comment croire un instant que les universités sont autonomes lorsque les crédits de fonctionnement sont supprimés au profit de financements « sur projets » qui font d’elles des prestataires de service d’une politique définie par d’autres ?

Les universités victimes d’un transfert de charges sans transfert de moyens

Sous couvert de « responsabilités », les universités sont victimes, comme les collectivités territoriales, d’un transfert de charges sans transfert de moyens. La masse salariale est sous-estimée, les prestations sociales forfaitisées à des taux inférieurs à leur coût réel et de nouvelles charges sont imposées.
Les universités, autonomes, mais sous tutelle, en sont réduites, malgré des sous-encadrements pédagogiques et administratifs avérés, à réduire les postes offerts, à fermer des filières, à réduire les heures de cours, à diminuer leurs investissements et inéluctablement à augmenter les droits d’inscription.

2) Les investissements d’avenir : une politique absurde
Le regroupement en pôles de recherche et d’enseignement supérieur puis les fusions d’universités, essentiellement pour satisfaire à des impératifs de ranking dans des classements internationaux au demeurant fort contestés, sont intervenus d’une manière brutale et précipitée.

Les effets sélectifs et discriminatoires du système se trouvent aggravés par l’invention des hiérarchies « d’excellence » entre les établissements, afin de pouvoir notamment accéder aux ressources du « grand emprunt ». Ces « établissements et pôles d’excellence » ont été notoirement identifiés par des proches de l’ancien président de la République.
A ce jour, huit « sites ou initiatives d’excellence » ont été sélectionnés et bénéficient à ce titre d’une forte croissance de moyens humains et financiers : Strasbourg, Bordeaux, Paris Sciences et Lettres, Sorbonne Université, Sorbonne Paris Cité, Saclay, Toulouse, Aix-Marseille.
Ces « sites d’excellence » bénéficient d’un financement promotionnel de 7,7 milliards d’euros sur le fondement du « grand emprunt ».
La philosophie du système est simple : exacerber les rivalités et renforcer une concurrence imparfaite au profit exclusif des plus puissants ; spolier les pauvres et abonder les riches ; sacrifier les « petites universités » au nom de l’excellence et par conséquent diminuer leurs moyens.
Et cela, sans parler de la disparition des IUFM et de la destruction du dispositif de la formation des maîtres.
Comme le note avec pertinence la Présidente Fraisse, « le système est gangréné dès l’origine : il remplace des financements récurrents destinés à assurer les missions fondamentales des universités par des appels à projets épuisants et réducteurs et surtout il crée des injustices et des déséquilibres ».
Dans ce contexte, les universités « périphériques » de l’Outre-mer se trouvent qui pourrait conduire à un véritable naufrage.

Nous voudrions à cet égard citer un exemple significatif.

- En janvier 2012, les trois universités d’Aix-Marseille ont fusionné pour constituer une université unique de dimension gigantesque avec 70.000 étudiants et un budget de 630 millions d’euros accru d’une dotation additionnelle de 300 millions d’euros au titre des « initiatives d’excellence ». Cela signifie une dotation budgétaire globale annuelle de 12.000 euros par étudiant.

- Par contraste, la petite « université périphérique » de La Réunion, qui compte néanmoins 15.000 étudiants, ne dispose que d’une dotation budgétaire globale annuelle de 6.000 euros par étudiant, alors même qu’elle supporte des surcoûts élevés du fait de son éloignement.
12.000 euros pour un étudiant aixois ou marseillais, 6.000 euros pour un étudiant réunionnais... un écart qui pourrait encore s’amplifier...

Ces chiffres sont suffisamment éloquents : l’étudiant réunionnais n’a pas droit à la parité et encore moins à l’égalité des chances. Il est donc « capitis diminutio ».
Si des universités telles que Montpellier, Paris IV ou Paris-Créteil craignent pour leur avenir, si des universités aussi prestigieuses que Paris VI “Pierre et Marie Curie”, Nice Sophia Antipolis ou Normale Sup. Cachan sont en cessation de paiement, qu’adviendra-t-il des universités ultrapériphériques de l’Outre-mer ?

Un enjeu capital pour toute La Réunion

L’enjeu est capital pour Saint-Denis, notre ville, puisque l’université représente le premier établissement de la cité par son étendue et ses effectifs. L’enjeu est aussi capital pour toute La Réunion.
Saint-Denis doit défendre une vocation universitaire de nature à assurer son rayonnement social, économique et culturel vis-à-vis de la France, vis-à-vis de l’Europe et dans l’océan Indien.
L’étudiant réunionnais ne doit en aucun devenir un simulacre anthropologique dans une université menacée d’asphyxie par manque de moyens. Le jeune Réunionnais a droit une formation performante conforme aux normes et standards européens.
Favoriser la « préférence régionale » en matière d’emploi n’aurait aucun sens si l’université ne pouvait plus remplir sa mission.
Le nouveau gouvernement ne peut l’ignorer, et nous comptons sur sa détermination et celle du futur dirigeant de l’Université de La Réunion pour apporter les réponses appropriées. Il est du devoir des élus d’être vigilants à cet égard, compte tenu de la persistance de graves ambiguïtés.
Rompre avec les orientations perverses de l’ancien gouvernement et doter l’Université de La Réunion des moyens nécessaires à sa croissance et à son développement constituent une ardente obligation.
Il en va de l’avenir de la jeunesse réunionnaise qui a droit, au même titre que la jeunesse métropolitaine, à l’ascenseur social que représente une formation universitaire diversifiée et de qualité.
Il en va aussi de l’avenir de la francophonie et du rayonnement culturel et scientifique de la France dans le vaste océan Indien.

Pierre Vergès


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