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Un travail de thèse utile pour la prévention de la leptospirose

Amélie Desvars, doctorante

Témoignages.re / 12 mai 2012

Amélie Desvars a soutenu publiquement sa thèse de Doctorat devant jury le 26 avril à l’IUT de Saint-Pierre. La jeune doctorante s’est penchée sur une étude comparée de différentes espèces sauvages et domestiques susceptibles d’être des réservoirs de la leptospirose. Sa thèse est intitulée “Epidémiologie d’une zoonose, la leptospirose, dans deux îles de l’océan Indien, La Réunion et Mayotte”.

Pourriez-vous en quelques mots nous parler du sujet de votre thèse et de vos résultats ?

— La leptospirose est une zoonose de répartition mondiale dont les formes graves peuvent être mortelles pour l’Homme. La littérature montre que tous les mammifères sont susceptibles d’être réservoirs. Chez les animaux, la bactérie se loge dans le rein, soit pour toute la vie de l’animal, soit transitoirement. La bactérie est transmise directement par contact avec les urines des animaux excréteurs ou indirectement par l’intermédiaire de l’environnement contaminé par ces urines (flaques d’eau, boue, eaux stagnantes…). La bactérie ne traverse pas une peau saine, mais elle passe par les muqueuses ou par une plaie ou une érosion cutanée.

La connaissance des hôtes animaux réservoirs de leptospires est essentielle à la mise en place de mesures de prévention en population humaine, or, à Mayotte et à La Réunion, peu de données existaient sur la leptospirose animale.

L’objectif de ce travail était de conduire une étude épidémiologique descriptive transversale de la leptospirose animale dans deux îles de l’océan Indien : La Réunion et Mayotte.

À La Réunion, 579 animaux appartenant à 13 espèces ont été prélevés. Nous montrons que la maladie circule chez l’ensemble des espèces, sa séroprévalence (= prévalence des animaux ayant des anticorps contre la bactérie) varie de 15,7% chez les tangues à 79,8% chez les rats, tandis que la prévalence du portage rénal (= présence de la bactérie dans les reins) varie de 0% chez les tangues à 84,6% chez les souris. Chez les animaux de rente, la maladie provoque des chutes de la fertilité et donc des pertes économiques probablement importantes. Il faut noter que l’infection des animaux de rente ne présente AUCUN RISQUE pour le consommateur, car la bactérie est tuée à la cuisson. A La Réunion, l’épidémiologie de la maladie est proche de celle observée en Europe.

À Mayotte, 292 animaux ont été étudiés. La séroprévalence est de 2% chez les lémuriens, 10,2% chez les roussettes, 11,2% chez les rats noirs alors qu’elle est supérieure à 85% chez les chiens. Nous confirmons l’absence du sérogroupe Icterohaemorrhagiae à Mayotte et montrons que le sérogroupe Mini est le principal sérogroupe circulant chez les rats et les chiens non vaccinés. La prévalence du portage rénal a été estimée à 29,8% chez les rats. Les résultats de l’analyse génétique désignent le rat noir comme la source majeure de contamination pour l’Homme et démontrent qu’à Mayotte, l’épidémiologie de la maladie présente un caractère original et unique au monde.

On entend souvent parler de leptospirose, quels sont les dangers réels et que peut-on faire pour se protéger ?

— La prévalence du portage rénal de la bactérie responsable chez les différentes espèces animales étudiées à La Réunion est élevée et témoigne de l’importance de l’exposition de la population réunionnaise à la maladie.

A La Réunion, l’incidence en 2010 était de 15,13 cas/100.000 habitants (ce qui est 30 fois plus qu’en métropole !), et à Mayotte, l’incidence est de 25 cas/100.000 habitants/an en moyenne. Entre 1998 et 2009 à La Réunion, 55,7 personnes par an en moyenne présentent un diagnostic positif de leptospirose, certaines formes cliniques sont critiques. Il est très important de noter que plus de 50% des cas surviennent en saison des pluies (en particulier en février et avril) qui constitue la période la plus à risque. De plus, à La Réunion, le nombre de cas est supérieur à l’Est de l’île qu’à l’Ouest (à cause de l’humidité favorable à la survie de la bactérie dans le milieu extérieur).

Le vaccin disponible pour l’Homme est un vaccin qui protège contre le sérogroupe Icterohaemorrhagiae, le plus retrouvé à La Réunion. Néanmoins, la durée de la protection est très variable selon les sujets. Le protocole vaccinal doit prendre en compte la saison à risque (saison des pluies).

La prévention de la transmission chez l’Homme peut se faire par des mesures basiques comme le port de vêtements longs (pour éviter les égratignures et empêcher ainsi la pénétration de la bactérie par voie cutanée), le port de gants et de bottes (porter des "claquettes" ou marcher pieds nus sont des facteurs de risque de contamination), mais aussi la désinfection immédiate des plaies cutanées et leur protection par un pansement étanche. La prévention peut aussi passer par l’amélioration du stockage des aliments (destinés à la consommation humaine ou animale) et la sensibilisation des gens sur le risque de contamination lors de l’utilisation des eaux stagnantes ou les eaux de pluie pour les usages de la vie courante (lavage du linge, toilette, lavage des véhicules…).

Au niveau social, la prévention passe par la présence de l’eau courante dans les foyers, la mise en place d’un système régulier et efficace de ramassage des déchets (les poubelles non fermées ou qui débordent attirent rats et chiens errants), le développement du réseau d’assainissement de l’eau (efficace à La Réunion, mais peu développé à Mayotte). La sensibilisation de la population (prospectus, spots télévisés et radiophoniques, information dans les écoles…) et des professionnels de santé contribue grandement à diminuer les comportements à risque ainsi qu’à un meilleur diagnostic de la maladie.

La bactérie survit plusieurs semaines à plusieurs mois dans un environnement humide, et la prévention contre la maladie doit aussi passer par une meilleure politique d’aménagement du territoire : ne pas construire en zone inondable, développer des systèmes de drainage des zones inondées, limiter l’expansion des villes dans les zones naturelles, limiter les zones favorables aux rongeurs (entassement de ferrailles, bâtiments abandonnés, couper l’herbe et défricher en bordure des parcelles cultivées ou des abords d’élevage qui sont des lieux de refuge pour les rongeurs), etc.

Le contrôle de la maladie dans la population humaine doit aussi passer par le contrôle du réservoir animal, notamment par la lutte (collective et par les particuliers) contre les rats, souris et musaraignes et contre les carnivores errants sources de contamination des animaux domestiques et de l’Homme. De même, il faut éviter la divagation des animaux domestiques qui peuvent, en ces occasions, être en contact avec des animaux errants excréteurs ou des environnements contaminés.

La vaccination du cheptel bovin et des chiens domestiques peut être un moyen de lutte efficace contre la leptospirose animale (en France, nous ne disposons d’un vaccin que pour les chiens et les bovins). Par ailleurs, pour les animaux, pourquoi ne pas envisager de vacciner avant la saison des pluies, période où le risque est majeur ?

L’instauration d’une période de quarantaines pour tous les animaux entrant sur les territoires réunionnais et mahorais, pendant laquelle un examen clinique et des tests sérologiques pourraient être conduits. On peut aussi envisager de détecter les animaux porteurs au sein des troupeaux, de les isoler, et de les traiter grâce à un antibiotique adapté. Enfin, en élevage, il faut respecter la période de quarantaine et éviter que les animaux restent dans des zones humides, aussi bien en bâtiment qu’au pâturage.

Enfin, l’étude suivie des souches circulant en population humaine et animale et de leur pathogénicité (par des programmes de recherche) permettra de réagir à tout changement dans l’épidémiologie de la maladie et de mettre en place un système de veille sanitaire très utile pour une meilleure réaction des pouvoirs publics en cas d’épidémie.

Quel est le parcours qui vous a amené à conduire cette thèse ? Comment l’avez-vous ressenti ?

— Je suis vétérinaire de formation avec une spécialisation en pathologies animales en régions chaudes et en épidémiologie, et j’ai un DEA de Parasitologie. Je n’ai jamais voulu exercer en clientèle, et pour mon premier emploi, j’ai travaillé au GRDSBR de La Réunion et j’ai été très sensible aux problèmes sanitaires que rencontrent les éleveurs sur l’île. Puis j’ai travaillé pour l’INRA sur le projet de recherche ChikAni qui visait à étudier l’existence potentielle d’un réservoir animal pour le virus du chikungunya. Cela m’a décidé à faire de la recherche, tout en restant dans un domaine qui m’intéressait : les animaux et l’épidémiologie. J’avais l’envie de travailler sur les zoonoses (maladies transmissibles de l’animal à l’Homme et réciproquement), et la leptospirose, qui était un problème de santé publique majeur à La Réunion m’intéressait beaucoup (la bactérie en elle-même est intéressante et sa capacité à coloniser le rein d’un grand nombre d’animaux montre des capacités d’adaptation uniques !) et peu de données existaient à La Réunion et à Mayotte. Après mon CDD à l’INRA, j’ai donc profité de ma période d’inactivité pour chercher un organisme d’accueil et mettre en place un sujet de thèse sur la leptospirose animale. Grâce au soutien du CIRAD (le Dr Eric Cardinale est mon directeur de thèse), du CRVOI et du laboratoire de Parasitologie-Bactériologie-Virologie et Hygiène du GHSR de Saint-Pierre (le Dr Alain Michault, qui est co-encadrant de cette thèse, travaille sur cette maladie depuis plus de 30 ans !), j’ai obtenu une bourse régionale. J’ai conduit les prélèvements de terrain sur les animaux en 2009 (j’avais une bonne expérience de capture pour les rats, souris et musaraignes) et j’ai été accueillie au laboratoire du GHSR pendant 3 ans pour toute la partie biologie moléculaire et sérologie pour laquelle j’étais vraiment novice !

Ce qui m’a le plus marquée pendant cette thèse, c’est le grand intérêt des acteurs de terrain réunionnais (personnels d’abattoirs, vétérinaires, éleveurs, FDGDON, Fédération de chasse 974, ONCFS, médecins…) pour cette maladie ! J’ai été aidée par les techniciens à l’abattoir et par le personnel de la fourrière au Tampon pour la conduite des prélèvements et j’ai aussi reçu un grand soutien scientifique depuis la métropole (notamment par le Dr François Moutou qui est la première personne ayant étudié la leptospirose animale à La Réunion, et par les Instituts Pasteur de Paris et de Nouméa avec qui la collaboration a été très instructive). Même si, sur le terrain, le travail était dur et si le grand nombre de prélèvements impliquait un travail de laboratoire important, le fait que les gens attendent les résultats (et que cela ait mis plus de 3 ans à être finalisé !) m’a mis une certaine pression et j’avais envie que le travail de thèse puisse apporter des connaissances ayant un impact local direct pour la prévention de la maladie. Je pense que j’ai éclairci certains points, mais que beaucoup de recherches restent à faire encore sur cette bactérie dans l’océan Indien !


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