Environnement

L’écologie, instrument de fraternisation, ou arme économique ?

"Taxe carbone"

Geoffroy Géraud-Legros / 5 septembre 2009

La tentative de certains pays du Nord d’imposer une "taxe carbone" frappant les produits importés en fonction de la quantité de CO2 nécessaire à leur création poursuit un but bien différent de la préoccupation environnementale affichée : fausser la concurrence, au profit des pays les plus riches et les plus pollueurs.

Derrière la bonne conscience et l’apparent consensus qui entourent la mise en avant de l’enjeu environnemental, une question essentielle est posée : peut-on envisager un projet écologique global qui reconduise les inégalités, les injustices et les rapports de domination qui caractérisent le système actuel ?
Rien ne semble a priori plus vertueux que la perspective d’instaurer une « taxe carbone » à l’échelle du monde. Derrière cette proposition se profile en réalité la tentative des vieilles puissances économiques d’entraver le développement des pays émergents du Sud et de conserver une hégémonie acquise grâce au pillage colonial et néocolonial.

Un « mandat moral »… contre les plus pauvres

Les buts recherchés par la taxation des pollueurs, et la place que tient pareil dispositif dans la perpétuation de l’hégémonie des USA et des États du Nord sont plus que clairement énoncée par l’économiste néo-keynésien Paul Krugman. Selon le très médiatique enseignant à Harvard, connu pour son opposition à Georges Bush et son engagement pour une mondialisation « visage humain » :
« Lorsqu’ils se décideront finalement à affronter le changement climatique, les USA et les autres pays développés, ils seront dès lors dotés du mandat moral d’affronter les Nations qui refuseront d’agir. Plus tôt qu’on ne le pense, les pays qui refusent de limiter leurs émissions de gaz à effet de serres seront passibles de sanctions, qui prendront probablement la forme de taxes carbonne. Oh, ils se plaindront alors amèrement et diront que c’est du protectionnisme... Et après ? [1] ».
En clair, puissances industrielles, après avoir eu tout loisir de polluer, d’imposer – à la canonnière – un mode de production productiviste destructeur de l’environnement que les pays pauvres ont dû adopter pour se développer, se verraient, par la seule grâce de leur conversion au développement durable, accorder rien moins qu’un "mandat moral"… Qui les autoriserait à faire usage de l’arme économique du protectionnisme à l’encontre de leurs concurrents économiques ! Fort à propos, l’impératif écologique restituerait à l’Occident et aux USA une destinée manifeste, nouvelle incarnation de la « mission civilisatrice » qui justifiait les hégémonismes du XIXème siècle et de la « défense du monde libre » qui légitimait l’impérialisme des puissances de l’Ouest pendant la seconde moitié du XXème siècle.

Pas d’égalité sans compensation

Les grandes puissances émergentes entendent néanmoins peser de tous leur poids contre cette offensive qui vise à entraver leur développement.
Du côté chinois, on rappelle que « l’attitude de la Chine a toujours été favorable à une union de la société internationale dans le but de lutter contre le changement climatique ». La République populaire souligne en revanche que « la proposition émise par certains pays développés, qui consiste à frapper d’un droit de douane supplémentaire de type "taxe carbone"certains produits importés viole les règles de l’OMC » et « constitue une mesure protectionniste sous le déguisement de la protection environnementale », déclarait en Juillet dernier Yao Jian, porte-parole du ministère chinois du Commerce.
L’Inde a pour sa part adopté une position tout aussi claire. Au cours d’un entretien avec Hillary Clinton, le ministre de l’Économie Jaimash Ramesh a déclaré n’accepter « aucune pression visant à forcer l’Inde à réduire ses émissions de CO2 », ni l’éventualité de « taxations des exportations sur ce fondement ».
Outre qu’elle semble d’une légalité douteuse au regard des règles de l’OMC -que les États du Nord sont d’ordinaires si prompts à imposer aux économies émergentes, la pression fiscale qu’exercerait une éventuelle application de la taxe carbone sur les produits importés aurait pour effet de pérenniser les déséquilibres entre les économies et les inégalités entre les peuples hérités de l’ère coloniale et des dominations impériales de la Guerre froide.
En effet, imposer à des économies en essor de telles obligations permet aux vieilles puissances industrielles de fermer leurs marchés aux produits moins coûteux venus des pays en développement qui, depuis qu’ils se sont affranchis de la domination coloniale, menacent de les dépasser sur le terrain économique… Pourtant, ce sont justement ces États développés les plus gros pollueurs per capita.
La Chine populaire a adopté une position dans laquelle se reconnaissent la plupart des grandes économies en développement : elle a rejeté tout plafonnement imposé des émissions de CO2 pour les pays du Sud, et exige en revanche des pays développés qu’ils parviennent en 2020 à une réduction de 40% leurs propres émissions par rapport au niveau de ces dernières en 1990, et participe à la compensation du retard des économies du Sud en finançant des technologies "propres" dans les pays en développement.
Une telle mesure constituerait un pas décisif en direction de l’égalité entre les peuples, sans laquelle il n’y aura pas d’avancée significative dans la lutte pour édifier le développement durable à l’échelle globale.

 Geoffroy Géraud 

1 – New-York Times 14 mai 2009.


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