Environnement

La « crise requin » : peut-on réfléchir ensemble à la conduite à tenir ?

Plutôt que la division et l’affrontement

Témoignages.re / 24 avril 2015

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L’augmentation des attaques de requins à la Réunion interpelle : d’abord par la douleur ressentie par l’ensemble des réunionnais devant l’horreur des décès, ensuite par leur retentissement au niveau économique pour de nombreux acteurs et au niveau touristique.

L’émotion, la colère, les opinions divergentes sur les causes font parfois prendre par les uns ou les autres des prises de positions à l’emporte pièce. Dans ce climat, il nous semble nécessaire de revenir à des faits et à des informations objectives et scientifiques non contestables et fondamentales pour ne pas commettre d’erreurs dans le choix des actions.

On sait, grâce au programme Chark que les requins bouledogues viennent se reproduire à la Réunion, avec un maximum de présence entre mars et août. A cette époque de reproduction, les mâles sont très actifs et agressifs. L’agressivité tient aussi au fait qu’une femelle est fécondée par plusieurs mâles successifs (polyandrie). Les bouledogues resteraient au large des côtes réunionnaises de minuit à midi environ, puis se rapprochent des côtes en montant dans la colonne d’eau en fin d’après midi et reste à proximité jusque vers minuit. Ce cycle naturel du requin semble pouvoir être perturbé parfois, puisque 3 attaques ont eu lieu dans la matinée dont la dernière.
Chark a également montré que les bouledogues ne sont pas sédentaires, ils sont capables de faire de longues distances autour de l’ile, mais aussi, plus loin dans l’océan (milieu océanique), jusqu’à 300 km des côtes réunionnaises. On sait aussi, par des études génétiques, qu’ils se déplacent beaucoup car les gènes des requins du Mozambique sont les mêmes que ceux des requins de la Réunion, ce qui signifie que ces deux types de requins mélangent leur gène, donc se rencontrent quelque part entre la côte africaine et la Réunion pour se reproduire.

Plusieurs questions se posent :

Rôle de la réserve marine : la réserve est soupçonnée d’attirer les requins, cela ne tient pas pour de nombreuses raisons. Rappelons qu’il existe 12 km2 de récifs à la Réunion, très dégradés en raison des activités humaines. Pour qu’un récif se reconstitue à peu près correctement, il faut 15 à 20 ans. Actuellement, seul 5 % de la réserve est un sanctuaire et dans 50 % de la réserve, les pêcheurs professionnels sont autorisés à pêcher. Les scientifiques ont montré que les quantités de poissons dans la réserve marine ont augmenté de façon minime seulement sur les 5 % du sanctuaire, on commence à revoir quelques poissons rares (napoléons, raies manta…), d’autres en quantité importante (mérous, carangues…). Actuellement, la densité de poissons dans la réserve est de 300 à 500 kg de poisson hectare, alors que si le récif est en bonne santé, la densité est 10 fois plus importante (ce qui est le cas des récifs coralliens des îles éparses où la pêche est interdite)

Le bouledogue n’est pas un requin de récif. Les requins de récifs sont de petits requins, inoffensifs pour l’homme : les pointes blanches et les pointes noires, qui étaient encore présents sur les récifs réunionnais en 1980-1990. Ils ont maintenant disparus. Leur absence laisse une niche écologique vide et favorise la présence du bouledogue qui est une espèce opportuniste.

La reconstitution minime du récif ne peut en aucun cas expliquer la présence des requins. Il existe d’ailleurs de nombreuses réserves marines en zone balnéaire, avec des zones sanctuaires, comme à Mombassa au Kenya. Ces zones attirent de nombreux touristes : les poissons n’y sont pas peureux et viennent voir les plongeurs. Mais la réserve de Monbassa a plus de 20 ans et elle est située à l’intérieur de la barrière récifale. Il n’y a donc pas de problème de requin.

Certains proposent d’effectuer une pêche ciblée par chasse sous marine dans la réserve. Il faut d’abord signaler que ce type de pêche a été interdit dans toutes les iles de l’Océan Indien. Outre l’émission de sang par les proies qui peut attirer les requins, l’existence d’un peuplement normal et abondant de poissons récifaux, constitue une attraction touristique de 1er plan, et attire de nombreux voyageurs (il ne faut pas confondre avec les quelques bancs de poissons herbivores que l’on peut voir actuellement et qui sont attirés par un récif déséquilibré sur lequel poussent les algues dont les herbivores se nourrissent)

Rôle de la pêche dans la régulation : il est relativement facile d’attraper des requins tigres mais beaucoup plus difficile d’attraper des bouledogues comme l’ont montré les dernières pêches « punitives ». Les observations de Chark montrant que les requins ne sont pas sédentaires, mais qu’ils évoluent autour de l’ile et entre La Réunion et Madagascar, montrent qu’il n’y a pas de rationalité pour penser que cette mesure puisse être protectrice.

Rôle des drumlines : ils ont été mis en place dans l’idée de capturer les requins s’approchant trop du bord, suite aux 1ères aux attaques. Ce sont en fait des palangres qui sont appâtées avec des portions de poissons pour attirer les requins. Ces palangres sont installées à 300 m des côtes réunionnaises, juste derrière les spots de surf et ne sont appâtées que la nuit, de façon à ne pas attirer les requins la journée, quand les surfeurs sont présents. Les palangres capturent surtout les espèces carnivores accessoires, qui font précisément parties des espèces qui doivent être restaurées avec la réserve (mérou, carangue …). Quelques requins peuvent aussi être capturés. Le système inventé fait retentir une alerte sonore lorsqu’un poisson est pris à l’hameçon. Ainsi la capture est rapidement remontée et le poisson est relâché vivant. Cependant, le devenir d’un poisson blessé et remonté à la surface semble aléatoire. Cette pêche peut donc remettre en cause tous les efforts entrepris par la réserve pour reconstituer une faune marine normale et d’autre part, les poissons blessés attirent les requins.
Les requins qui se rapprochent en fin de journée et la nuit des côtes, chaque jour et qui sont attirés entre autre par les appâts des drumlines pourraient garder en mémoire le lieu où ils peuvent trouver de la nourriture, ce qui pourrait modifier leur cycle naturel journalier, les amenant à venir à des horaires inhabituels et notamment le matin sur les zones où se trouvaient les drumlines apâtés, tout près des surfeurs. Le rationnel et le bien fondé de ce dispositif de capture, si près des côtes, est plus que douteux, et pourrait contribuer à attirer les requins près des surfeurs. Il semblerait logique que si des palangres devaient être installées, il faudrait mieux qu’elle le soit à 1 km des côtes, dans l’aire de repos des bouledogues afin de contribuer à les y maintenir.

Rôle de l’homme  : la suprématie que l’homme souhaite avoir pour son bon plaisir sur la nature est sans doute de loin la 1ère cause des attaques : la surpêche qui vide et qui a vidé les océans, diminuant les proies naturelles du requin qui doit trouver sa nourriture ailleurs, la pollution des mers qui modifie la composition de la faune et de la flore, l’évacuation dans la mer des déchets provenant de l’activité humaine (ravines, eaux usées…), le rejet à la mer des produits du nettoyage des poissons pêchés par la pêche côtière (écailles, entrailles, têtes), qui attirent vers la terre les prédateurs.

QUELLES MESURES ADOPTER ?

Préserver la réserve marine, rétablir l’équilibre : ne pas en réduire le périmètre, conserver et si possible étendre le sanctuaire, interdire la pêche par les plaisanciers dans la réserve et laisser les pêcheurs professionnels faire leur travail, interdire la chasse sous marine dans les zones de la réserve où elle l’est actuellement.
Reconstituer le récif pour régler le problème du déséquilibre des espèces,

Accentuer la surveillance  : la présence de vigies (plongeurs dans l’eau) et/ou sur des scooters des mers semble une bonne solution au regard de ce que l’on connaît du requin. S’il est vu, le requin bouledogue se rapproche très rarement de l’homme. C’est une espèce craintive. Surtout éviter le surf dans les eaux troubles (turbides), principale condition caractéristique des attaques. Cette turbidité peut facilement être évaluée par la vigie sous l’eau.

Se questionner très rapidement sur le dispositif drumlines à proximité des côtes

Interdire les rejets en mer et dans les ports secondaires au nettoyage des poissons et installer des bacs de récoltes de ces déchets dans les ports.

Travailler en amont à la dépollution des ravines et au rejet des eaux usées dans la mer (stations d’épurations)

Tenir compte de la saisonnalité de la présence des requins (mars à août) pour autoriser les activités

Encourager et promouvoir les activités d’agrément et sportives non dangereuses dans le lagon : plongée, natation, stand up paddle…

Catherine Gaud et Maya Césari
Conseillères régionales de l’Alliance


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