Quel avenir

La croissance verte créera peu de nouveaux métiers, mais beaucoup d’emplois “verts”

“Croissance verte et emploi”

Sophie Périabe / 27 juillet 2010

On peut classer dans les « activités vertes » toutes les activités qui s’inscrivent dans une démarche de développement durable et qui ont pour résultat de contribuer à la protection de l’environnement, notamment par la réduction de la pollution ou la préservation des ressources naturelles. Le développement de ces activités vertes est au cœur de la « croissance verte ».
Si toutes les contributions recueillies par le Conseil d’Orientation pour l’Emploi (COE) mettent en évidence un potentiel de créations d’emplois grâce à la croissance verte en France, elles soulignent aussi les incertitudes qui pèsent sur les évaluations prospectives, et l’importance des enjeux autour de la transformation des emplois existants.

Depuis plusieurs mois, le Conseil a organisé de nombreuses auditions et conduit des entretiens avec des dirigeants et responsables d’entreprises, fédérations professionnelles ou associations particulièrement concernées par les enjeux de la croissance verte.
Parallèlement, dans la continuité du Grenelle de l’Environnement, le Ministère de l’Ecologie a souhaité approfondir l’impact, à l’horizon 2020, des décisions prises à l’issue du Grenelle sur l’Emploi et anticiper les besoins de formation de dix filières que la « croissance verte » devrait faire particulièrement évoluer : l’agriculture et les forêts, l’automobile, le bâtiment, les carburants et la chimie verte, la filière eau-assainissement-traitement des déchets-air, l’électromécanique-construction électrique et réseaux électriques, les énergies renouvelables, les métiers de la mer, le tourisme, et enfin les transports.
Chaque filière a formé son propre comité de travail et a produit un rapport, en étudiant plus particulièrement quatre axes : identifier les métiers en développement ou en transformation du fait de la croissance verte, définir les besoins de formation induits, mettre en cohérence offre et demande d’emplois (difficultés de recrutement) et valoriser les métiers à pourvoir.

Des métiers en développement ou en transformation

A l’horizon 2020 :

- pour le bâtiment, le comité de filière reste prudent et juge que les emplois concernés seront surtout des emplois maintenus et non des emplois supplémentaires, et que les mesures du Grenelle permettront d’abord de contrecarrer les effets de la crise ;

- dans les transports, le comité de filière n’a pas réalisé d’estimation globale de l’effet des mesures sur le volume d’emplois, mais indique que les mesures devraient créer environ 67.000 emplois dans la réalisation des infrastructures (notamment ferroviaires), 5.000 dans le développement du tramway et quelques milliers dans le transport fluvial ;

- dans les énergies renouvelables, le comité de filière reprend à son compte le chiffre de 200.000 emplois créés calculé lors du Grenelle et précise qu’un travail est en cours pour affiner ce chiffre.

En dehors de ces trois filières directement touchées par les mesures du Grenelle :

- l’agriculture estime que ces mesures devraient créer environ 90.000 emplois, dont 22.500 dans la gestion du patrimoine naturel, 10.000 dans les industries agroalimentaires, 10.000 dans l’agriculture biologique et l’éco-conseil. Ces estimations sont supérieures à celles réalisées dans le cadre du Grenelle ;

- l’automobile estime que ses effectifs ne devraient pas progresser ;

- la filière carburant, raffinage et chimie verte estime que la « croissance verte » ne devrait pas non plus avoir un impact massif sur le volume d’emplois à court terme, mais que, à plus long terme, le développement des biocarburants de deuxième et de troisième générations pourrait représenter un gisement d’emplois ;

- la filière eau, assainissement, déchets et air (EADA) est la filière qui a accompli l’étude quantitative la plus précise : elle estime qu’environ 43.000 emplois nouveaux seront créés du fait du Grenelle à l’horizon 2020, dont 24.000 dans l’eau et l’assainissement, 14.000 dans les déchets et le recyclage, 5.000 dans la dépollution de l’air. Ce chiffre est en phase avec les estimations réalisées lors du Grenelle (39.000 emplois nouveaux) ;

- dans la filière électromécanique, construction électrique et réseaux électriques, le comité de filière s’est davantage penché sur le « verdissement » des emplois que sur la création d’emplois et estime que 225.000 emplois (sur 400.000) devront évoluer ;

- les filières de la mer et du tourisme se sont davantage penchées sur l’évolution des métiers et du contenu des formations que sur les créations d’emplois, avec toutefois une tendance négative dans la pêche et positive dans le tourisme littoral et le transport maritime, et une tendance positive dans le tourisme, indépendante des préoccupations environnementales.

Toutes les filières indiquent que, dans les dix ans qui viennent, il n’y aura que très peu de nouveaux métiers liés à la « croissance verte ». Pour la plupart des filières, notamment les plus polluantes, les préoccupations environnementales ne sont pas nouvelles et les secteurs ont souvent déjà su développer les compétences nécessaires.

« Verdir » les formations existantes

En revanche, toutes les filières s’accordent pour affirmer que le développement durable deviendra une toile de fond commune, qui nécessitera de former les personnes pour qu’elles adaptent leurs pratiques professionnelles ou qu’elles acquièrent des compétences complémentaires, ou qui nécessitera de réviser l’organisation du travail sans changer fondamentalement le métier de chacun.
Sur l’effort de formation à accomplir, toutes les filières s’accordent aussi pour dire qu’il est de grande ampleur, avec toutefois de grandes difficultés pour parvenir à une estimation fiable des besoins dans le temps : il s’agit a minima de sensibiliser les salariés au développement durable ; et le plus souvent de former à de nouvelles compétences et d’apprendre de nouveaux savoir-faire. Ainsi, le bâtiment estime que 360.000 personnes, dont 70.000 jeunes (contre 50.000 actuellement) devront être formées chaque année.

En matière de formation initiale, les comités de filières estiment dans l’ensemble que les filières et les diplômes existants couvrent bien les besoins des professionnels. Quelques demandes de création de formations nouvelles apparaissent, surtout au niveau BTS ou DUT, notamment dans la construction.
Il ne s’agit pas réellement de créer de nouvelles formations, mais de « verdir » les formations existantes. Le plus souvent, ce travail est déjà entamé mais le processus reste trop long.
Toujours en matière de formation initiale, plusieurs interlocuteurs rencontrés par le COE regrettent une faible implication de l’Education nationale dans l’adaptation des formations aux nouvelles activités. Certains ont par ailleurs considéré que la croissance verte pouvait permettre de relancer l’apprentissage, notamment à l’occasion de la formation de nombreux jeunes aux métiers du bâtiment.
L’enjeu est aussi celui de la formation des enseignants. Les filières agriculture et bâtiment, par exemple, attendent de l’Education nationale qu’elle garantisse une bonne formation continue de ses enseignants dans les filières professionnelles.

Bien qu’elle n’ait que très rarement été soulevée par les comités de filière, la question de la formation dans les PME, qui sont nombreuses dans beaucoup des filières concernées (agriculture, bâtiment, automobile, transports), demandera de mettre en place des outils de formation propres à toucher le plus grand nombre.

Vers des difficultés de recrutement ?

Sur les métiers déjà en tension dans les secteurs qui souffrent d’une mauvaise d’image (assainissement et traitement des déchets, bâtiment, chimie), toutes les filières s’accordent à dire que la dimension “verte” des activités amenées à se développer devrait permettre d’attirer davantage de main d’œuvre, notamment chez les jeunes. Beaucoup de filières envisagent de mettre en place une communication spécifique mettant ce thème en avant.
La filière du bâtiment par exemple entend poursuivre leurs réflexions engagées sur les conditions de travail, et la filière des énergies renouvelables estime que les salariés qui se seront formés aux techniques “vertes” doivent aussi voir leur rémunération évoluer.
Sur les métiers qualifiés appelés à se développer, il s’agit souvent d’emplois de technicien supérieur, notamment dans la chimie, où l’image du secteur, la désaffection pour les études scientifiques et techniques et la situation « intermédiaire » entre cadre et non cadre se conjuguent pour créer une pénurie de main d’œuvre. Le secteur de la chimie pointe aussi un manque possible de main d’œuvre dans l’éco-toxicologie et dans la chimie du végétal.
Au-delà de ces considérations, les comités de filières ne peuvent que difficilement estimer les difficultés de recrutement à venir en l’absence d’estimations précises et fiables des effectifs à venir.
En définitive, il ressort de ces travaux que les enjeux de la croissance verte sont tout autant des évolutions plus ou moins profondes sur les emplois et les métiers actuels que des créations d’emplois à proprement parler. Un grand nombre de salariés et de chefs d’entreprise vont devoir acquérir de nouvelles compétences pour connaître les nouveaux produits et les nouvelles technologies.
Les métiers véritablement nouveaux seront relativement peu nombreux, en revanche, de très nombreux métiers verront leur contenu modifié. Mais au-delà de ces évolutions, le verdissement de l’économie impliquera un redéploiement des emplois entre secteurs, au détriment notamment des secteurs producteurs ou fortement utilisateurs d’énergies fossiles, redéploiement qu’il convient d’anticiper et d’accompagner.

Sophie Périabe
(Avec le rapport public du Conseil d’Orientation pour l’Emploi “Croissance verte et emploi” - janvier 2010)


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