Transports aériens

Privatisation du contrôle aérien : attention, danger

Geoffroy Géraud-Legros / 23 juillet 2010

Chaque jour, les nouveaux développements de la crise mondiale montrent l’échec des modèles économiques fondés sur la seule recherche du profit. Loin d’en tirer les conséquences, la Commission européenne et le Gouvernement français persévèrent ensemble dans l’erreur des privatisations à outrance. Appliqué au domaine du contrôle aérien, ce dogme met en danger la sécurité des voyageurs européens.

Pour la troisième fois consécutive en moins de 4 mois, les « aiguilleurs du ciel » se sont mobilisés contre le Ciel unique européen (CUE). Initié au niveau européen en 2004, relancé par une directive adoptée par la Commission 2008 ratifiée en 2009 par le Conseil, ce projet affiche l’objectif de « renforcer les normes de sécurité actuelles et l’efficacité globale de la circulation aérienne générale en Europe, d’optimiser la capacité en répondant aux besoins de tous les usagers de l’espace aérien et de réduire au maximum les retards ».

Une recherche d’ « efficacité »…

La mesure vise donc a priori à une meilleure organisation dans un ciel européen aujourd’hui partagé entre 27 espaces aériens distincts, que contrôlent une cinquantaine de centres. Selon la Commission européenne, « l’harmonisation » préconisée permettrait une baisse de 10% de la dépense en carburants, via une réduction de la durée et des temps de vol au-dessus de l’Europe. Selon ses promoteurs, cette réforme devrait permettre une économie d’environ 2,5 milliards annuels.
Nombre de professionnels et de leurs représentants syndicaux voient néanmoins dans la création du CUE un enjeu d’une tout autre dimension : celui de la privatisation des espaces aériens européens et des organismes qui en assurent la régulation.

… contestée par les professionnels

En France, où l’activité de contrôle aérien est intégrée à la fonction publique d’État, les aiguilleurs du ciel estiment que l’application de la directive “Ciel unique II” de 2009 conduirait à terme au démantèlement de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), et à la remise en cause du statut des fonctionnaires. Une crainte qui s’est exprimée les 21 et 22 juillet derniers, par un appel à la grève lancé par une intersyndicale réunissant CGT, FO, UNSA. Déclenché au cours des départs en vacances, le mouvement s’opposait à une étape dans la mise en œuvre du CUE : la création du Functional airspace block europe central (FABEC), censé rassembler à terme les espaces aériens de 6 pays (Allemagne, Belgique, France, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse).

Les syndicats portent un projet alternatif

Face à la volonté des Gouvernements d’imposer ce regroupement par une fusion pure et simple des centres de contrôle et la création d’une centrale privée de contrôle aérien, les syndicats ont présenté un projet de coopération, bien mieux adapté, selon eux, aux spécificités des exigences de leur métier que le modèle élaboré dans les officines gouvernementales. Relativement bien suivi avec un peu plus de 30% des 12.000 salariés en grève, la mobilisation a occasionné d’inévitables perturbations, entraînant l’annulation de la moitié des vols à l’aéroport d’Orly et d’un sur dix à Roissy-Charles-de-Gaulle, sans pour autant provoquer la « pagaille » prophétisée par la plupart des médias. Porteuse d’un projet alternatif établi par des hommes et des femmes de l’art, la mobilisation appelait au dialogue social. Une démarche accueillie, comme c’est désormais l’usage dans la France sarkozyste, par des propos déplacés à la limite de l’injure : ajoutant au sempiternel refrain de « la prise d’otages » et du « conservatisme » supposé des grévistes, le député de la majorité, Lionnel Luca, s’en est pris aux aiguilleurs du ciel, accusés de « travailler moins que les autres ».

Grossièreté et irresponsabilité sarkozistes

Une fois encore, le recours à la grossièreté populiste sert à dissimuler les questions de fond. Et celle que pose le transfert des opérations de contrôle aérien à des opérateurs privés est de taille, tant sont lourdes les menaces qu’elle fait peser sur la sécurité des voyageurs. L’activité très spécialisée qui consiste à organiser le ballet aérien dans un ciel européen surdensifié est aujourd’hui régie par les règles du service public : comme telle, elle échappe à la pression inévitablement générée par la recherche du profit.

Le profit contre la sécurité

Avides « d’économies d’échelles » et de « gains de productivité » en tous genres, les entreprises privées sont naturellement portées à recourir toujours plus aux réductions de personnel, à l’accroissement de la charge de travail et au recrutement de travailleurs précaires... tout en réduisant au maximum les dépenses de fonctionnement et d’entretien. Logique meurtrière lorsqu’elle s’applique au transport des personnes : en témoigne par exemple le désastre de la privatisation du chemin de fer au Royaume-Uni, où la volonté de maximiser les profits en réduisant les investissements est à l’origine d’une série d’accidents au lourd bilan humain. Dans le domaine aérien, l’application du dogme du "tout privé" aurait des conséquences plus catastrophiques encore.

 G.G.-L. 



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Messages






  • Monsieur,
    Merci pour votre article plein de sens qui met en lumière les vraies raisons des mouvements sociaux à la DGAC. En ces temps difficiles, il est rare de trouver un journaliste lucide sur ce qui se trame dans le ciel Français.
    Je suis contrôleur aérien et je peux vous assurer que cela fait des années que nous travaillons main dans la main avec les états frontaliers. Dans l’opérationnel, nous n’avons pas attendu la commission Européenne pour établir des procédures communes pour uniformiser nos méthodes de travail. L’optimisation opérationnelle du ciel Européen est en marche depuis des années. C’est indispensable vue la croissance du trafic depuis 20 ans.
    Mais, ne nous y trompons pas le ciel "unique" Européen tel que souhaité par les politiques est purement économique et commercial. C’est un business et malheureusement, la sécurité coute cher.
    Les contrôleurs, maillon fort de cette organisation, doivent être affaiblis à n’importe quel prix : les mensonges publiés ces derniers mois ne sont qu’une étape dans la mise en place de cette privatisation déguisée.
    Les attaques récurrentes des journalistes, de la cour des comptes et de la haute administration n’ont qu’une finalité : Sortir la DGAC de la fonction publique pour qu’enfin, l’activité puisse enrichir des fonds privés.
    Les contrôleurs aériens sont inquiets pour leurs conditions de travail et pour cette course effrénée au profit.La DGAC n’est pas à vendre.La sécurité du ciel Français est en danger.
    Cordialement,
    Un contrôleur aérien

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  • Je voudrais faire référence à un article paru sur le point.fr et qui apporte de l’eau à votre moulin en soulevant un autre aspect :

    "GRÈVE DES AIGUILLEURS} }} - Ryanair réclame des militaires dans les tours de contrôle .
    > Publié le 21/07/2010 à 19:43 - Modifié le 22/07/2010 à 09:01 lepoint.fr
    > Par Thierry Vigoureux} > Les mouvements de grève des aiguilleurs du ciel pourraient à l’avenir prendre des allures martiales. C’est en tout cas le sens de la demande de la compagnie low-cost irlandaise Ryanair qui a exigé mercredi que l’armée prenne en charge le contrôle aérien en France en cas de grève, "pour que les passagers aériens innocents ne soient pas pris en otages", a justifié la compagnie dans un communiqué. "Le gouvernement doit tenir les aéroports vitaux de France et les services de contrôle du trafic aérien ouverts même pendant les périodes de troubles sociaux", ce qui se fait "dans de nombreux autres pays européens", soulignait le porte-parole de la compagnie, qui dessert de nombreux aéroports régionaux en France et à Beauvais, en région parisienne.

    > En prenant l’exemple européen, Ryanair fait sans doute référence à l’Espagne, où le gouvernement a déclaré qu’il enverrait, si nécessaire, des militaires pour remplacer les contrôleurs aériens du pays en arrêt-maladie, un mouvement qu’il soupçonne d’être une grève déguisée et qui a provoqué des retards dans la région de Barcelone.

    > En France, l’appel aux contrôleurs militaires lors d’une grève des aiguilleurs civils en 1973 laisse le cruel souvenir d’une collision en vol entre un DC 9 d’Iberia et un Convair de Spantax près de Nantes ayant fait 68 morts. Même si les techniques et la précision des radars ont évolué, un tel transfert ne semble pas aujourd’hui envisageable par les pouvoirs publics. Pas plus que de licencier 6.000 des 13.000 contrôleurs aériens américains, comme l’avait fait, en 1981, le président Ronald Reagan au lendemain d’une grève de trop. "

    Le rapport qui relate les faits de l’accident cité ci-dessus est édifiant et est disponible sur le site :
    http://www.bea-fr.org/docspa/1973/ec-i730305/htm/ec-i730305.html [archive]

    Les temps changent..la mémoire s’affaiblit...les vielles méthodes restent...

    Berny

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