Transports aériens

Quel est le rôle d’Air Austral et de la Région dans l’arrivée du cheval de Troie d’Etihad à La Réunion ?

Air Seychelles se posera à La Réunion en 2014

Témoignages.re / 5 décembre 2013

Lundi soir, Air Seychelles a publié un communiqué de presse annonçant un renforcement important de ses lignes internationales via le hub d’Etihad à Abu-Dhabi, ainsi que la desserte de La Réunion. L’année prochaine, ce sera Air Seychelles, détenue à 40% par Etihad, qui desservira La Réunion. De quoi s’interroger sur le rôle d’Air Austral et de la Région Réunion dans cette opération.



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Voici la carte des lignes aériennes desservies par Etihad et ses compagnies partenaires. La Réunion va s’y ajouter l’an prochain. On voit clairement qu’à partir d’Air Seychelles, Etihad cherche à capter un maximum de passagers des longs courriers à destination ou en provenance de l’océan Indien, pour les faire transiter par sa plate-forme d’Abu Dhabi. C’est donc une nouvelle carte de l’aérien qui se dessine, avec une marginalisation d’Air Austral.

« Les Îles Vanille, tout le monde est pour, chacun est contre » . Cette formule rendue célèbre par Gérard Ethève, ancien directeur général d’Air Austral, vient de trouver une illustration très concrète. Car si tout le monde dit soutenir le partage des retombées économiques de ce concept cher à Didier Robert, chacun cherche à tirer la couverture à soi. Et sur ce point, force est de constater que les Réunionnais se sont bien fait avoir.

En janvier 2012, Etihad Airways a pris le contrôle opérationnel d’Air Seychelles. Etihad a aussitôt injecté 20 millions de dollars dans l’entreprise. Un communiqué publié lundi soir par Air Seychelles précise comment va se décliner l’étroit partenariat entre la compagnie seychelloise et Etihad. Air Seychelles va desservir La Réunion. Elle prévoit aussi deux fréquences par semaine vers Orly par des vols faisant escale à Abu Dhabi.

Etihad, Emirates et Qatar Airways font la pluie et le beau temps chez les constructeurs d’avions. Lors du dernier salon de Dubaï, ces trois compagnies ont acquis pour 171 milliards de dollars de gros porteurs auprès d’Airbus et Boeing. Au total, elles ont pour près de 300 milliards d’euros d’avions en commande auprès de ces deux fournisseurs. Emirates possède de loin la plus importante flotte d’A380 au monde. Elle n’avait que 40 avions en 2001, elle en fait voler aujourd’hui plus de 200. Son aéroport de Dubaï est devenu le plus important en termes de passagers internationaux et il vise 120 millions de passagers annuels, soit 2 fois Roissy-Charles-de-Gaulle.

L’impact mondial des compagnies du Golfe

Quant à Etihad, elle n’avait qu’un seul avion à sa création voici 10 ans, elle en a 87 aujourd’hui : principalement des Airbus A330 et Boeing 777. 25 milliards de dollars sont investis dans la modernisation de l’aéroport d’Abu Dhabi, le hub d’Etihad. Sa capacité est passée en 2009 de 5 à 12 millions de passagers par an. Les travaux se poursuivent pour que les installations puissent accueillir 20 millions de passagers dans les années à venir, et 40 millions annuels d’ici 2030. À titre de comparaison, Roissy-Charles-de-Gaulle, 2e aéroport européen, accueille 60 millions de passagers.

La stratégie de ces compagnies est très claire. Capter des passagers dans le monde entier en les faisant transiter par leurs hubs dans les Emirats. Ils s’appuient sur leur situation stratégique entre l’Europe, l’Asie, l’Océanie et l’Afrique. Ils peuvent compter sur des moyens financiers illimités, et des coûts d’utilisation des aéroports bien moindres que leurs concurrents. Singapore Airlines et les compagnies européennes telles que Air France et Lufthansa ne peuvent pas s’aligner sur les coûts de production des compagnies du Golfe sur les vols intercontinentaux. Elles subissent de plein fouet le choc de cette concurrence inconnue voici 10 ans.

L’Asie et l’Australie par Abu Dhabi

Pour La Réunion, la desserte des Seychelles n’est pas une nouveauté. C’est ce qu’avait toujours fait Air Austral quand elle était présidée par Paul Vergès et dirigée par Gérard Ethève. Cette ligne a été arrêtée. Cette fois, c’est Air Seychelles qui va l’opérer. Le changement est de taille, car c’est une compagnie très liée à Etihad qui arrive à La Réunion. À partir de là, il est logique d’imaginer que pour se rendre en Asie, en Océanie voire en Europe, s’ouvre une nouvelle route via le hub d’Etihad à Abu Dhabi. Ainsi, Etihad peut arriver à mettre la main sur une part non négligeable du trafic intercontinental en provenance et à direction de La Réunion.

Quel sera alors l’intérêt pour un voyageur voulant aller vers Bangkok ou l’Inde de prendre le petit avion d’Air Austral alors qu’il peut bénéficier du réseau et des services d’Etihad ? Pourquoi rouvrir une ligne vers l’Australie ou passer par Maurice quand il sera possible dès l’an prochain de transiter par Abu Dhabi pour aller vers l’Océanie via Air Seychelles et Etihad ? C’est le même raisonnement pour Hong Kong et les autres grandes villes de la Chine.

Air Austral va donc croiser le fer avec un concurrent autrement plus redoutable qu’Air France, car il est en pleine expansion. Dans la crise que connaît le secteur de l’aérien dans le monde, les compagnies du Golfe sont unanimement décrites comme un monde à part.

Chacun sait que le président de la Région, par ailleurs président d’Air Austral, s’est rendu plusieurs fois aux Seychelles. Il place ces déplacements sous le signe des Îles Vanille. Il ne peut donc ignorer que le renforcement des liens avec les Seychelles sur la base de ce concept se traduit par l’ouverture de La Réunion à une compagnie détenue à 40% par Ethiad.

Il y a donc lieu de s’interroger sur le rôle joué par Air Austral et la Région Réunion dans cette affaire.

Manuel Marchal

Erreur stratégique d’Air Austral

Dans un article publié le 17 novembre dans "Déplacements Pro", Jean-Louis Baroux, expert reconnu du transport aérien, insistait sur les atouts encore non exploités de l’Airbus A380. Il estime que l’avion est exploité en dessous de sa capacité, car il peut transporter beaucoup plus de passagers.

Ainsi, cela peut permettre de répondre à l’accroissement du nombre de voyageurs, sans augmenter la fréquence des vols.

Jean-Louis Baroux note que dans le monde, une seule compagnie avait lancé une expérience allant dans le sens de l’utilisation de l’A380 au mieux de son potentiel. Cette compagnie, c’était Air Austral, et le projet, c’était de faire voyager plus de 800 personnes dans un Airbus A380.

C’était, car Jean-Louis Baroux regrette que la nouvelle direction mise en place par Didier Robert ait remis en cause le projet.

Au-delà de la réponse aux besoins du trafic aérien mondial, le projet d’Air Austral aurait permis à la compagnie d’avoir une avance considérable sur ses concurrents. Dans sa flotte, Etihad doit avoir des A380. Mais tout comme ceux d’Air France, il n’est pas prévu qu’ils transportent autant de passagers.

Par conséquent, Air Austral aurait eu dans ses mains un atout pour réduire considérablement ses coûts de production, ce qui permettrait de proposer des billets 20 à 30% moins chers à partir de ce facteur structurel.

La compagnie réunionnaise aurait pu ainsi se démarquer d’Etihad et échapper à la concurrence de la compagnie du Golfe, car son produit aurait été sans équivalent.

Mais en remettant en cause le projet de l’Airbus A380 densifié, la direction d’Air Austral place la compagnie réunionnaise en concurrence frontale avec Etihad sur le long courrier : mêmes avions, même mode d’exploitation. Cette erreur stratégique risque de coûter cher et de se chiffrer en centaines d’emplois.

Lorsque l’on constate toutes les difficultés rencontrées par des transporteurs de la trempe d’Air France, de Lufthansa ou de Singapore Airlines face à des compagnies du type d’Etihad, il y a de quoi être très inquiet sur l’avenir du long courrier à Air Austral.
Thierry Vigoureux dans "Tour hebdo"

« Etihad utilise Air Seychelles comme cheval de Troie à Orly »


Le titre de cet article paru sous la signature de Thierry Vigoureux dans « Tour hebdo » du 3 décembre est suffisamment clair pour se passer de commentaire. En voici la substance :

« Le communiqué diffusé par Air Seychelles, annonçant pour février prochain un vol Orly-Mahé (Seychelles) via Abu Dhabi deux fois par semaine, ne manque pas de susciter des interrogations. La compagnie seychelloise, que contrôle totalement Etihad Airways, veut lancer ces vols incessamment, dans à peine huit semaines, en Airbus A330-200 de 18 sièges affaires et 236 éco.

Elle ne les a toutefois pas encore mis en machine. Etihad via Air Seychelles veut en profiter pour proposer d’autres correspondances à Abu Dhabi notamment vers Ho Chi Minh-Ville, Bangkok et Chengdu.

Ces liaisons vont donc compléter les deux vols quotidiens au départ de Roissy-CDG vers Abu Dhabi, assurés sous pavillon Etihad. On sait qu’Air France, qui souhaite multiplier les accords avec Etihad, s’est retirée de cette ligne, proposant à ses clients un code share.

Une nouvelle négociation diplomatique France-Emirats-Seychelles

Même si elle avait autrefois des droits de trafic pour un non-stop Paris-Mahé (ligne arrêtée en janvier 2012), Air Seychelles ne peut transporter des passagers entre Orly et Abu Dhabi sans qu’une nouvelle négociation diplomatique, tripartite France-Emirats-Seychelles, n’intervienne.

La Direction générale de l’aviation civile à Paris n’a pas encore été sollicitée sur ce sujet. ADP assure également ne pas être au courant. Autre contrainte, non résolue, Orly est un aéroport limité à 250.000 mouvements par an et les slots sont distribués au compte-gouttes. La Cohor (association pour la coordination des horaires), qui les gère, n’a pas reçu de demande à ce jour.

On peut, certes, imaginer qu’en dernière minute une autre compagnie cède quatre slots hebdomadaires à Air Seychelles. Air Seychelles/Etihad font part d’autres projets régionaux pour la fin de l’année prochaine avec l’arrivée d’un premier Airbus A319.

Celui-ci permettrait la desserte de La Réunion et de Madagascar, concurrençant les vols d’Air France et d’Air Austral qui, eux, sont non-stop ».


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