Economie

À qui profite notre énergie

Geoffroy Géraud-Legros / 14 janvier 2011

Les grèves des centrales thermiques de Bois-Rouge et du Gol ont mis en lumière le rôle des entreprises privées dans le secteur de l’énergie. Les Réunionnais ont appris qu’un opérateur privé, la Séchilienne-Sidec, produit 60% de l’électricité dans notre île. "Témoignages" a révélé que cette société était elle-même aux mains d’un fonds de pension américain, APAX Partners. Comment ces acteurs sont-ils parvenus au manettes de ce secteur-clef de notre économie ?

La nationalisation du secteur de l’électricité en 1946 a permis le développement des moyens de production, de distribution de l’énergie. Avec les plus bas tarifs d’Europe, la compagnie publique a permis la démocratisation de l’accès à l’électricité, devenue en 60 ans un bien de consommation essentiel à la vie des ménages. Dans le secteur de l’innovation, la nationalisation a permis des avancées — bonnes et moins bonnes, avec le développement du nucléaire. À La Réunion, l’électricité n’est devenue publique qu’en 1975, à la suite de la loi de nationalisation de l’électricité dans les DOM. L’EER (Energie Electrique de La Réunion) devint alors EDF-Réunion. Dans notre pays comme dans l’Hexagone, ce sont donc les citoyens qui, via leurs factures et leurs impôts, ont financé l’essor d’EDF, de son réseau et de sa technologie. Ce qui fait d’eux, pourrait-on dire, les véritables actionnaires d’un bien collectif, propriété de tous.

Qui possède notre électricité ?

Ni le gouvernement ni les grandes entreprises privées ne l’entendent de cette oreille : la privatisation de l’énergie est à l’ordre du jour.
Le groupe Séchilienne-Sidec, propriétaire des centrales charbon-bagasse de Bois-Rouge et du Gol, est né de la fusion de la Séchilienne, filiale d’"Air Liquide", géant du gaz ayant échappé de peu à la nationalisation en 1946 pour faits de collaboration, et de la SIDEC, (Société Industrielle pour le Développement de l’Energie Charbon et de la Cogénération ). Cette dernière était la filiale industrielle de Charbonnages de France, entreprise nationale constituée en 1946 par la nationalisation d’entreprises minières privées, qui fut dissoute le 31 décembre 2007.
Lorsque la Séchilienne prend, en 1994, 7,82% des parts de la SIDEC, celle-ci exploite à La Réunion la centrale de Bois-Rouge , qui fonctionne au charbon et à la bagasse. L’année suivante voit le lancement de la centrale du Gol. La SIDEC est aussi présente dans les Antilles et à Maurice. Cette activité Outre-mer se substitue à la mission première de l’entreprise : créée en 1984, la SIDEC devait initier des projets de co-génération (production simultanée de chaleur et d’électricité) à base de charbon. Cette option fut bien vite abandonnée par Charbonnages de France, du fait de l’évolution des coûts de matière première. En 2001, la Séchilienne acquiert 70,8% de la SIDEC : la propriété des deux sites est désormais bien ancrée dans des mains privées. En 2002, la Séchilienne prend la dénomination de Séchilienne-Sidec.
Avec 60% de l’électricité produite à La Réunion, la Séchilienne se taille la part du lion. Si sa communication valorise volontiers la dimension « énergies renouvelables » de son activité, l’entreprise est nettement plus discrète sur l’identité de ses actionnaires. C’est ainsi sans tambour ni trompettes que la société "L’Air Liquide" a cédé le 17 Juin 2005 39,5% de ses actions à APAX partners France, émanation du fonds de pension américain APAX Partners, qui gère environ 35 milliards de dollars aux Etats-Unis, en Europe et en Israël.. Au terme d’une opération de reclassement de capital notifiée 18 Juin 2010, le fonds de pension contrôle désormais directement ou indirectement 42,8% du capital de Séchilienne-Sidec, via deux autres opérateurs (la SCA Altamir-Amboise et la société "Financière Hélios").

Le piège des fonds de pension

Le sort de deux de nos principaux sites producteurs d’électricité et de leurs employés est donc dépendant de la stratégie d’un fonds de pension basé aux Etats-Unis. Les fonds de pension, ce sont ces fonds d’investissements auxquels cotisent les salariés, dans le cadre d’un schéma de retraite par capitalisation qui s’oppose au modèle de la retraite par répartition en vigueur en France. Devenus en deux décennies les acteurs majeurs du capitalisme financier, ils font courir des risques immenses aux acteurs de l’économie réelle et à leurs salariés : leur but affirmé de "maximiser" les profits dans les plus brefs délais en vue de satisfaire leurs actionnaires va à l’encontre des intérêts des intérêts des travailleurs, mais aussi des consommateurs.
La pression exercée par les fonds de pension peut conduire à la fermeture de sites industrielles : le cas de l’usine de Renault Vilvorde, fermée en 1999 à la demande de fonds de pension américains demeure dans les mémoires. Alors que les travailleurs se retrouvaient à la rue, l’action Renault bondissait de 16%, assurant des profits records à leurs actionnaires. Leur nature consistant à retirer le maximum des entreprises acquises par le biais d’économies, de licenciements et de "rabotages" divers, les fonds de pension peuvent abattre en peu de temps des entreprises performantes et rentables.
APAX Partners, qui contrôle les sites de Bois-Rouge et du Gol, est ainsi impliqué dans la chute d’une entreprise modèle au Royaume-Uni (voir encadré). La structure de la propriété dans le domaine de l’énergie est inconnue de l’immense majorité des Réunionnais. Ne mérite-t-elle pas un débat, au-delà des relations épidermiques suscitées par les grèves du Gol et de Bois-Rouge ?

Geoffroy Géraud Legros


À propos d’APAX Partners

Le fonds de pension APAX Partners est une entreprise « à histoire ». Le site web de l’opérateur décrit l’essor de ce fonds de pension fondé en 1972 au USA par Alan Patricof, Sir Ronald Cohen, Maurice Tchénio comme une odyssée intimement liée à l’aventure de la « mondialisation heureuse » ; à l’instar de bon nombre de structures homologues, APAX dispose d’ailleurs d’une Fondation à vocation humanitaire et philanthropique. La réalité est moins idyllique : comme tous les fonds de pension, APAX, cherche avant tout à maximiser les profits dans les délais les plus brefs. Cette stratégie s’est avérée désastreuse pour les entreprises acquises par le fonds de pension . La chute de la "British United Shoe Machinery", leader mondial de l’équipement dans le domaine de la chaussure et de la semellerie en fournit un exemple édifiant.
Immédiatement après l’achat de la firme en 1995, APAX Partners prit la décision de réduire de 60% le budget de recherche et développement, en vue de réaliser d’immédiates économies. Un coup d’arrêt donné à la compétitivité d’une entreprise primée à deux reprises pour ses performances technologiques et industrielles, considérée comme la plus compétitive dans ce secteur d’activité. En 1999, des manipulations des fonds auxquels versaient les employés, ainsi que des cessions à vil prix d’actifs de l’entreprise, aboutirent à la faillite de la "British United Shoe machinery". La plupart des travailleurs se retrouvèrent dépourvus de retraites, après avoir cotisé plusieurs années durant. Un cas considéré par Rose Altmann, ancienne conseillère des services du Premier ministre britannique comme « l’une des pires » conclusions auxquelles peut aboutir le capital-risque, concluant qu’« APAX avait eu un comportement immoral ». C’est ce fonds de pension qui contrôle aujourd’hui la plus grande part de la production d’énergie à La Réunion.

Geoffroy Géraud-Legros


Les fonds de pension, danger pour les retraites

À la différence du système de répartition encore en vigueur, les droits à la retraite fournis par les fonds de pension ne sont pas garantis par la loi, mais par le succès en bourse des opérations auxquelles procède les investisseurs. Autrement dit, la possibilité d’avoir une retraite est soumise à la spéculation. L’expérience a montré que non seulement cette formule n’était guère profitable (son rendement n’a été que de + 0,3% entre 1968 et 1983), mais qu’elle faisait courir de graves risques aux salariés. Aux Etats-Unis, le cas d’une employée administrative du géant industriel "Enron" avait ému l’opinion : après avoir versé près de 400.000 dollars au fonds de pension de l’entreprise, elle ne disposait plus pour vivre que des 13.500 dollars de l’aide publique après la retentissante faillite d’Enron au mois de Janvier 2002. Des centaines de milliers de retraités américains ont subi un sort comparable à la suite de la crise financière de 2008.

Geoffroy Géraud-Legros


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