Economie

"Compensation" du prix des carburants : la mécanique de l’extorsion

Grogne des transporteurs

Geoffroy Géraud-Legros / 6 avril 2011

Une fois encore, Joël Mongin demande que les deniers publics servent à compenser l’augmentation des prix à la pompe. Une orientation suivie aussi par la Région, tentée une fois de plus de refuser tout volontarisme dans la défense des intérêts réunionnais face au monopole pétrolier et à l’Etat central.

En novembre 2008, la Guyane française se couvrait de barrages érigés par les transporteurs avec le soutien de la population. Citoyens et professionnels mobilisés exigeaient une baisse de 50 centimes d’euros des prix à la pompe. Une demande qu’Yves Jégo, alors ministre de l’Outre-mer, tenta de faire endosser par les finances régionales.

2008 : la volonté paie en Guyane…

Appuyé par le mouvement social, le Président Antoine Karam tint un cap de la défense des intérêts guyanais : pas question de puiser dans les fonds destinés au développement de la collectivité pour pallier aux effets des profits maximum amassés par le monopole pétrolier aux dépens des consommateurs. Face à cette unité et à cette détermination, Yves Jégo dut céder : l’État mit la main à la poche et avança 5 millions d’euros aux compagnies pétrolières. Scénario différent à La Réunion : là encore, l’État entendait puiser dans les ressources de la Région pour obtenir une baisse de carburants demandée par la population.

… à La Réunion, le blocus contre l’intérêt général

Il put pour cela compter sur l’appui du mouvement déclenché par Joël Mongin, qui se prévalait alors le titre de Président de la FNTR. A la demande d’une baisse du coût des carburants pour tous, ce dernier s’efforça de substituer la revendication d’un allégement du prix à la pompe pour sa seule corporation. M. Mongin et son groupe se situaient en cela sur la même ligne que le ministre UMP vis-à-vis de l’institution régionale à laquelle, tout comme Yves Jégo, ils demandaient de compenser l’augmentation des prix. Mettre à contribution les ressources de la collectivité, et non celles des pétroliers : la convergence entre M. Mongin et le pouvoir d’État devint visible pour tous lorsque le premier proclama, devant le représentant du second — le Préfet Pierre-Henry Maccioni — son intention de bloquer la Région. Blocus il y eut, sans réaction d’un préfet qui pourtant, quelques mois plus tard, avait fait pleuvoir les coups de matraque et les grenades lacrymogènes contre les manifestants du COSPAR, pacifiquement rassemblés devant la Préfecture.

Joël Mongin reparaît

Trois ans plus tard, les prix sont plus que jamais à la hausse ; Joël Mongin n’occupe plus la Région, mais a bloqué hier matin le site de la SRPP en compagnie d’une trentaine de personnes. Malgré ce que pourrait laisser croire le choix du lieu de la manifestation, ce n’est toujours pas aux pétroliers qu’il demande de l’argent… mais de nouveau à la Région dont il exige aujourd’hui 5 millions. Si les lieux d’action changent, la démarche demeure strictement identique : épargner les profits énormes engrangés par le capitalisme pétrolier, et orienter la demande de justice des prix vers les recettes de l’octroi de mer… c’est-à-dire vers les ressources collectées par la Région et redistribuées aux communes, qui utilisent ces fonds pour l’emploi et l’action sociale. La stratégie adoptée par M. Mongin apparaît ainsi inverse à celle du syndicalisme classique : elle consiste à compenser par de l’argent public les hausses de prix des matières premières qui font les profits d’un monopole.

Identité de vue

Une ligne partagée par la Direction UMP de la Région Réunion, qui est bien loin de suivre l’exemple donné il y a trois ans par le président de la Région Guyane. Avec un large soutien de la population et de syndicats qui avaient su déjouer les menées des briseurs de grève, ce dernier avait évité que la population soit mise à contribution : au final, la population avait bénéficié d’une baisse de 50 centimes d’euros. A l’inverse de cette attitude, Didier Robert prend aujourd’hui les devants, et immédiatement débloqué 2 millions appartenant à la collectivité, épargnant une fois de plus tant les bénéfices des pétroliers que l’État… aux dépens des Réunionnais. L’argent public sera-t-il mis sur la table avec une telle facilité ? A l’issue d’une réunion tenue hier soir avec les représentants de la Préfecture et ceux des transporteurs, M. David Lorion, vice-président de la Région Réunion, a semblé faire marche arrière.

Cercle vicieux ?

La réaction immédiate de l’exécutif régional n’en montre pas moins une orientation politique visible par ailleurs — on pense au dossier de la continuité territoriale dans lequel la Région a déchargé l’Etat de ses obligations, au prix de 9 millions d’euros annuels qui grèvent désormais les finances réunionnaises. Celle-ci renie tout volontarisme dans la protection des ressources de la collectivité réunionnaise. S’il vient à se confirmer dans le domaine des hydrocarbures, ce comportement pourrait être à l’origine d’un cercle vicieux, dommageable pour les ressources réunionnaises. On voit mal, en effet, ce qui pourrait à l’avenir freiner la course à la hausse du côté des compagnies pétrolières, si ces dernières se sentent désormais assurées du soutien financier de la Région à chaque fois qu’elles procèdent à une augmentation des prix du carburant.

Geoffroy Géraud Legros


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