Economie

Espagne : les "indignés" prennent la rue

Conséquence d’un plan d’austérité

Geoffroy Géraud-Legros / 20 mai 2011

La mobilisation d’une jeunesse touchée de plein fouet par le chômage et la précarité prend de court les acteurs politiques et sociaux traditionnels.

L’attention focalisée sur la chute de Dominique Strauss-Kahn, son procès et l’identité présumée de sa victime n’ont pas fait écran qu’aux gigantesques enjeux posés par la succession à la tête du FMI. Ils ont occulté, aussi, le bouillonnement d’une actualité internationale marquée par la révolte des victimes de la crise aiguë du capitalisme. En Grèce, l’aggravation de la situation économique et sociale et l’annonce d’une rigueur plus implacable encore ont une nouvelle fois poussé les citoyens dans la rue. En Islande, malgré une pression accrue au plan international et les demandes pressantes du Gouvernement, les citoyens refusent toujours de payer pour les fauteurs de dette.

 « Une vraie démocratie maintenant ! » 

Mais c’est en Espagne qu’un mouvement original a pris, ces trois derniers jours, un essor indéniable. Mobilisés en dehors des canaux syndicalistes, des dizaines de milliers de personnes ont envahi une cinquantaine de villes du pays. Un site web, "Democracia Real Ya" (Une vraie démocratie maintenant !), a jugé un rôle déterminant dans la première mobilisation du dimanche 15 mai dernier.
Portée par un mot d’ordre dirigé contre l’austérité —pas de moyens antisociaux aux mains des banquiers ! —, elle critiquait aussi bien la politique du PSOE (Parti socialiste au pouvoir) que celle des conservateurs du PP, bien souvent qualifiés de « franquistes » par les manifestants. Les réseaux sociaux tels que "Facebook" ont largement dépassé les acteurs classiques. « C’est parce que les syndicats ne font rien que nous sommes là », déclarait à CNN une jeune manifestante espagnole.
Il faut dire que l’Espagne, dont le "décollage" semblait valider tous les modèles fondés sur la libéralisation des échanges et la dérégulation du marché du travail par la "flexibilité", est en chute libre.
Avec 4,2 millions de chômeurs pour une population de 40 millions d’habitants, le pays est en queue du peloton européen et subit les foudres de la rigueur. Une rigueur à laquelle les forces sociales traditionnelles donnent l’impression de s’être résignées… ce qui explique certainement la gêne de leurs représentants dépassés par un mouvement totalement inattendu. Ainsi, les responsables socialistes sont restés dans le vague, trouvant « sain » que la jeunesse s’exprime sur « les problèmes de la société », tandis que la droite conservatrice, donnée grande favorite au scrutin de dimanche prochain, dit « comprendre les jeunes ».

 « Nous avons le droit de nous indigner » 

Ces trois derniers jours, la mobilisation a pris un tour plus autonome, les rassemblements s’opérant désormais sans appel du site "Democracia Real Ya". Une tendance à l’auto-organisation se fait jour parmi les nombreux groupes qui relaient désormais les appels contre le chômage, les « réformes » et la rigueur. Les mots d’ordre, pourtant, demeurent relativement flous. « L’indignation » est ainsi l’un des thèmes récurrents d’un mouvement qui n’a pas, ou pas encore, débouché sur une forme d’organisation unitaire et un exposé clair des revendications.
Néanmoins, une structuration semble bien à l’œuvre. Sans doute ce processus a-t-il été hâté par les brutalités policières qui ont marqué le départ du mouvement, lorsque – la preuve en a été apportée depuis par des enregistrements de caméras de surveillance - des membres de la police déguisés en "manifestants" ont tenté de déclencher une émeute au cœur de Madrid. Difficile à chiffrer, le nombre de protestataires aurait atteint les 50.000 dans la capitale.
Le mouvement, qui devrait se poursuivre, pourrait peser sur l’importante consultation de dimanche, où les Espagnols sont appelés à renouveler 13 présidences de Région et de Parlement sur 17, et à élire les maires. En effet, l’initiative intitulée "nolesvotes" popularisée par les manifestants appelle les électeurs à ne voter « ni pour le PP, ni pour le PSOE, ni pour le CiU ». Un appel à la dissidence qui, pour le coup, a unanimement déclenché les foudres des formations visées…

 Geoffroy Géraud Legros 


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