Economie

Lourdement condamnée à La Réunion, Total se sucre à Mayotte

Une compagnie extérieure compromet le projet de désenclavement présenté par Air Austral

Manuel Marchal / 25 juin 2011

Le kérosène 55% plus cher qu’à La Réunion compromet le lancement de la ligne directe d’Air Austral entre Mayotte et la France. Condamnée à La Réunion avec trois autres compagnies pétrolières pour avoir vendu son carburant 30% au-dessus du prix normal, Total se sucre à Mayotte grâce à sa position de monopole.

La compagnie Air Austral va ouvrir une ligne directe entre Mayotte et la France à partir du 31 octobre prochain. Cette desserte est très attendue par les habitants de l’île aux Parfums et leurs parents émigrés en France. Ce sera en effet un moyen de faire baisser les prix. Mais ce projet se heurte à un obstacle : la compagnie Total vend le carburant 55% plus cher qu’à La Réunion et refuse la moindre baisse.
Gérard Ethève, directeur de la compagnie réunionnaise, s’est rendu cette semaine à Mayotte pour rencontrer le préfet et la Direction locale de Total à ce sujet. Ces échanges n’ont pas donné lieu à la moindre avancée. « Je quitte Mayotte extrêmement préoccupé, car si le prix du carburant qui est plus cher de 55% par rapport à La Réunion ne baisse pas ici, cela pourrait compromettre la ligne directe, car nous ne pourrons pas proposer aux Mahorais la baisse significative sur le prix du billet qu’ils attendent depuis des années. C’est d’autant plus frustrant, car cela remet en question tout le travail que nous avons fait depuis deux ans pour arriver à monter cette ligne directe », indique Gérard Ethève cité par "L’Express" de Maurice.
55% plus cher qu’à La Réunion, la trop fameuse « étroitesse du marché » permet-elle d’expliquer une telle différence ?
Plusieurs faits sont à souligner. Tout d’abord, Total est une compagnie dont les intérêts ne se situent pas à Mayotte ou à La Réunion, à la différence d’Air Austral. L’objectif de cette compagnie pétrolière n’est donc pas de soutenir le développement de nos pays, mais d’y implanter des succursales pour accumuler des profits.
Ensuite, Total est en situation de monopole à Mayotte. Elle est la seule compagnie pétrolière à fournir du carburant aux avions qui désenclavent l’île.
Quant aux 55% de plus qu’à La Réunion, ils renvoient aux 30% de plus que payait Air France en 2002 dans notre île. À l’époque, quatre compagnies pétrolières dont Total s’étaient concertées pour obliger Air France à acheter son carburant 30% plus cher. Six ans plus tard, ce comportement était sanctionné par le Conseil de la Concurrence. Le montant de l’amende infligée était à la hauteur du trouble à l’ordre public constaté : plus de 41 millions d’euros.
La différence entre Mayotte et La Réunion, c’est que dans l’île aux Parfums, il ne peut pas y avoir d’entente illicite, car Total est seul sur le marché. C’est un monopole directement hérité de l’époque coloniale.
Et c’est ce monopole qui est en train de compromettre un projet de désenclavement d’un pays de notre région impliquant une société réunionnaise. Ces intérêts contradictoires sont un nouveau plaidoyer pour une réforme structurelle de nos sociétés. Dans ce 21ème siècle, nous ne pouvons pas nous contenter de regarder passer le train du développement à cause de structures totalement inadaptées à la réalité d’un monde en profond changement.

Manuel Marchal


Rappel : l’arrêt du 4 décembre 2008 du Conseil de la Concurrence

41,1 millions d’euros d’amende pour entente illicite

Voici le communiqué du Conseil de la Concurrence qui a annoncé la condamnation de quatre compagnies pétrolières opérant à La Réunion.

« Saisi par la société Air France d’une plainte concernant le déroulement anormal d’un appel d’offres pour l’approvisionnement de ses avions en carburants sur l’escale de La Réunion, le Conseil de la Concurrence rend aujourd’hui (le 4 décembre - NDLR) une décision dans laquelle il sanctionne quatre compagnies pétrolières (Chevron-Texaco, Total, Exxon et Shell) pour un montant total de 41,1 millions d’euros.
L’entente a entraîné une augmentation du coût des prestations d’approvisionnement en carburant pour Air France sur l’escale de La Réunion.
Les documents saisis lors des perquisitions à Paris, à La Réunion et à Londres ont permis de montrer que les compagnies pétrolières en cause se sont concertées en 2002 pour obtenir une répartition du marché lancé par Air France et garantir leur part de marché respective. En limitant conjointement les volumes offerts, elles ont contraint Air France à ne pouvoir faire autrement, pour couvrir ses besoins en carburant, que d’accepter les quatre offres sans pouvoir en rejeter aucune, ni négocier les prix.
L’entente a entraîné une forte augmentation du coût des prestations d’approvisionnement en carburant sur cette escale pour Air France (+30%) sur la période 2002-2003. (...) Ces sommes seront recouvrées au bénéfice du Trésor public. Mais Air France dispose également de la faculté de demander par ailleurs réparation du préjudice qu’elle a subi auprès des tribunaux compétents ».


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